El Mejunje, la mixture de Santa Clara

2012-10-31 03:42:34
Sara Más
El Mejunje, la mixture de Santa Clara

La popularité ne lui manque pas. C'est le seul endroit de Cuba où, depuis plus de 20 ans, les homosexuels, les lesbiennes et les travestis sont accueillis sans préjugés, en toute franchise et liberté. Dans une rue principale de Santa Clara, à plus de 300 kilomètres de La Havane, El Mejunje a vaincu les incompréhensions et les méfiances pour se convertir en un projet culturel et humain sans précédent dans le pays.

Cette vieille demeure en ruines, sans toit, agrémentée de graffitis et avec un simple bar propose une intense activité culturelle où se rencontre les gens les plus divers en âges, milieux sociaux et credos.

Personne ne prête vraiment attention à la vieille voix des années cinquante qui sort d’un juke-box. Dans le patio des jeunes et des personnes âgées partagent une même table. À leur côté d'autres jouent au domino. Près des gradins du théâtre, au centre du patio, un couple parle. C’est lundi et, dans cet endroit, en fin de semaine, les transformistes se chargeront du spectacle suivi par l’animation d’une discothèque à tendance gay. Le dimanche matin on attend les enfants, l'après-midi les personnes du troisième âge. 

Le mardi est le jour du rock, le mercredi celui du théâtre, le jeudi pour la trova et le vendredi pour la jeunesse. La devise de son fondateur, l'acteur et promoteur culturel Ramón Silverio, est d’ouvrir les portes à tous ceux qui veulent entrer.

Grand, mince, affable, Silverio est là tous les jours pour les recevoir. Pas besoin de rendez-vous si quelqu'un veut le connaître et lui parler. Il y a 22 ans, son idée était de créer un endroit pour que les jeunes artistes puissent se présenter. « Le projet n'a jamais fait partie d’un agenda officiel. C’est moi et Margarita Casalla, la directrice générale du Théâtre Guignol où nous avons commencé, qui avons eu l’idée », rappelle Silverio.

« Les gens se sont intéressés de plus en plus à ces représentations où venaient des artistes importants. Beaucoup de personnes se sont identifiées avec cet espace, qui n'avait pas encore un nom. Puis il a été perçu comme un projet culturel sérieux. La bataille pour le détruire, pour le démanteler fit également partie du quotidien. »  

Qu'est-ce qui était gênant ? Qu'est-ce qui pouvait déranger ?

La proposition culturelle était sérieuse, mais très spontanée, on ne comptait sur personne en particulier et il semblait un peu bizarre qu'il n'y ait pas d’horaire : les artistes offraient leurs spectacle tard dans la nuit et parfois même jusqu’au petit jour. Il y eut forcément le commentaire que le Guignol était un théâtre pour les enfants et pas un cabaret.

Alors nous nous sommes installés dans un local derrière le Théâtre La Caridad et nous avons gagné en popularité. Là on lui a donné un nom: El Mejunje (La Mixture). Quelqu'un l’a proposé en allusion à une infusion d'herbes que nous distribuions les vendredis. Ce nom lui allait bien, car c’est précisément un mélange de publics, de cultures, d’âges et de tendances. C'est une véritable mixture : le nom parfait.

C’est alors que les homosexuels ont commencé à venir ?

Tout le monde a commencé à se réunir là-bas. Je demande seulement aux gens un comportement social en accord avec le lieu, mais sans marginaliser personne. Si, les homosexuels commencèrent à venir, mais aussi d’autres personnes exclues, comme des anciens prisonniers ou des rockeurs. Une fois encore, on a voulu nous faire disparaître et nous avons déménagé dans le patio de la bibliothèque, qui n'était pas le meilleur endroit. Pour ne pas tuer le projet, nous avons continué là, mais il a perdu une grande partie de son enchantement. Un jour je suis parti et j’ai laissé une affiche qui disait: Pour mes amis, je suis à la maison.

Et que s’est-il passé ?

Pendant plus d’un an nous avons continué chez moi. On a essayé d'autres espaces, mais ils n'ont pas fonctionné. Jusqu'à ce que les autorités de la province, le Parti et le gouvernement me donnent cet emplacement en ruines, où l'Hôtel Oriental, un bâtiment de deux étages s’était écroulé. Ils m'ont dit, si nous te le donnons, tu y feras El Mejunje ? Depuis lors nous sommes ici.

Maintenant nous avons un grand appui, et nous sommes aussi le point de mire des critiques, des ennemis qui voudraient qu'il disparaisse, il y a encore des gens qui pensent ainsi. Mais les dirigeants ont été très respectueux, et je me suis senti libre de faire beaucoup de choses, car je savais qu'ils seraient toujours des alliés précieux. D'une certaine manière, nous avons donné suite à la politique de la révolution cubaine, car tout le monde a des droits et des possibilités de jouir de la culture et d’y prendre part. El Mejunje a aussi sauvé de nombreuses personnes.

Pourquoi dis-tu cela ?

Pour les lier à la culture, et même de leur donner un travail. La majorité des gens qui travaillent ici étaient séparés de tout, ils se sentaient marginalisés. Nous formons un excellent groupe, nous gagnons beaucoup de personnes à notre cause. Ici, les artistes trouvent un public spécial, composé de personnes ayant peu de contact avec la vie culturelle. Le fait de la rencontre, de la réconciliation de la citoyenneté avec certaines choses, les familles avec leurs enfants homosexuels, a été important. Ici, nous travaillons pour la cubanité. Les jeunes qui viennent ici ne sont pas intéressés par la frivolité. Pour beaucoup c'est un endroit alternatif par excellence.

Crois-tu qu’il y a une meilleure acceptation de l'homosexualité depuis lors ?

Santa Clara était une ville « homophobe ». Beaucoup sont partis ailleurs car ils se sentaient asphyxiés. À partir d’El Mejunje, je peux dire que c'est la ville la plus tolérante de l'île. Je ne parle pas de tolérance dans El Mejunje, car ici ce n’est une simple tolérance, mais une véritable acceptation. Cela fait longtemps que nous avons dépassé cette frontière : tu acceptes ou tu ne viens pas. Mais je crois que la ville s'approche aussi de l'acceptation. Les homosexuels le disent, ceux qui ont de douloureuses expériences personnelles. Beaucoup, en prenant des risques, ont gagné la bataille. Je les admire pour cela.

Et toi ?

J'ai eu beaucoup de courage, mais je n'en aurais pas fait tant sans les amis qui m'ont soutenu. J’en ai mis certains en situations difficiles, au pied du mur, mais ils ont été très respectueux et ils ont eu confiance en ce projet.

Mais tu insistes toujours sur le fait que la diversité d’El Mejunje n'est pas seulement sexuelle, pourquoi ?

Il y a ceux qui s'intéressent seulement au monde gay et du transformisme ; c’est peut-être parce qu’il est le plus inédit, qu’il est le plus divulgué. Ils ignorent le reste quand ils viennent dans cet endroit. Mais le plus précieux est que les gens, ici, arrivent à comprendre que l'homosexuel est une personne égale à toute autre et que le sexe n'est pas ce qui définit les êtres humains.

Qu'elle est la base qui soutient cette tradition homophobe qu’El Mejunje a pu, au moins, éroder ?

Cela fait très peu de temps que la télévision et le cinéma travaillent pour aider à changer l'image de l'homosexuel à Cuba. Il n’y a pas très longtemps il apparaissait seulement comme le mauvais type, le sympathique ou celui qui doit mourir. Le drame humain n'est pas représenté.

Le film Fraise et Chocolat a ouvert un autre point de vue chez la population. Mais il y a une forte tradition machiste dans toute l’Amérique Latine, et elle ne s’effacera pas en un jour. Pour le niveau culturel qu'acquiert Cuba, je pense que c’est l’un des endroits où l’on pourra le plus rapidement atteindre une majeure liberté et moins d’homophobie.  

J’ai une grande confiance dans les jeunes. Pour eux la sexualité n'est pas le plus important ou le plus déterminant. Les barrières se brisent. Les hommes assument une bonne partie des façons de s'habiller des femmes : ils s’épilent, se taillent les sourcils, se teignent, ont les cheveux longs, portent des boucles d’oreilles, des colliers, et ils sont hétérosexuels. C'est un symptôme que le machisme change.

Mais il s'agit aussi d'une mode…

C'est un symptôme de changements – pour le bien, je crois – et non seulement dans l’apparence, car sans un changement interne cela ne peut pas s’extérioriser. Je ne crois pas qu'un homme machiste s’épile. Ces représentations externes sont aussi un reflet de l’interne. Mais il faudrait aussi intensifier la responsbilité de l'école, traiter l'homosexualité ouvertement, très tôt, car c'est un phénomène croissant. Avant, beaucoup de gens étaient réprimés, ils ne le montraient pas. Et, surtout, il manque un changement dans la famille; si la famille comprend, alors cet homme ou cette femme sera plus heureux. C’est important de sentir que ta famille te dises : je suis avec toi.

Et que t’a apporté El Mejunje sur le plan personnel ?

Beaucoup de satisfaction et la possibilité d'avoir des amis, depuis le travesti ou le politicien, jusqu'aux marginaux ou aux intellectuels. C’est ma vie, ma maison et je lui consacre les 24 heures du jour. Ici j'ai pu connaître réellement l’être humain. Les gens vivent sur un nuage et croient que les problèmes sont ceux des autres, que le SIDA ou l'homosexualité est celui des autres. Mais, un beau jour, ils se rendent compte que leur fils, un membre de leur famille, leur conjoint, est dans cette situation. Les gens ne sont pas préparés pour accepter ces choses et cela m'a donné la possibilité de connaître l’être humain. Maintenant rien ne me paraît étrange, je crois que tout est possible et que tout peut nous arriver.

Inter Press Service en Cuba

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