Élections à Cuba

cinq questions qui font problème



Les principales insatisfactions des Cubains au sujet des scrutins concernent le mode d'élection du président de la République.

Par Olivia Ameneiros

À en croire la presse officielle cubaine, les élections à Cuba seraient les plus démocratiques et justes au monde. Pour les médias d'opposition, ces élections seraient une farce visant à légitimer soixante années de socialisme, dont quarante sous la houlette d'une même famille : les Castro.

De part et d'autre, on a ses raisons. Certaines justifiées, d'autres exagérées. Certaines louables, d'autres opportunistes.

Le débat gagne les réseaux sociaux mais rarement les rues. Loin des discussions passionnées, on peut dégager de cette polémique un certain nombre de points qui se prêtent à une analyse lucide.

Cubanía s’est proposé de les examiner.

Statistiques : Ce sont des chiffres à l'origine d'interprétations différentes. Dire que 7 600 000 citoyens ont exercé leur droit de vote lors des dernières élections générales, soit 54 000 de plus que lors du dernier scrutin (2015), ne signifie pas la même chose que de signaler une augmentation de l'abstention en pourcentage.

On peut parler d'environ 92 % de bulletins validés mais on peut aussi dire que si on additionne les abstentionnistes, les bulletins nuls et blancs, on dépasse la barre d'un million et demi. Contrairement à ce que l'on a pu expliquer, tous ces citoyens n'étaient pas à l'étranger au moment du vote.

On peut encore remarquer que c'est dans l'est du pays, qui reste fortement attaché à la Révolution, que l'on trouve les pourcentages les plus élevés de bulletins validés. Cependant, il est tout aussi vrai que La Havane, la capitale, n'affiche que 80 % de participation.

On peut saluer l'augmentation du pourcentage de femmes élues ou déplorer un recul des jeunes, qui sont censés reprendre le flambeau.

En fin de compte, les chiffres sont les mêmes, ce sont les interprétations qui divergent.

Un fait est indéniable néanmoins : la tendance à la baisse de la participation. Certains rétorqueront que les électeurs restent bien plus nombreux à se rendre aux urnes que dans d'autres pays. C'est vrai, mais dans un pays où la participation s'est maintenue au dessus des 90 % jusqu'en 2007, le recul des votants, qui est de 2 à 3 % à chaque scrutin, est un signal d'alarme pour la légitimité du système électoral et sa crédibilité aux yeux de la population.


Photo : Cubania

Caractère volontaire du vote : Ceci dit, il convient d'examiner le caractère volontaire du vote, le principe régissant les élections qui est le plus mis en avant par le gouvernement et la presse officielle. Mais en est-il vraiment ainsi ? Il faut reconnaître qu'à Cuba, personne n'est harcelé s'il ne va pas voter mais il est aussi vrai que les citoyens ont toujours perçu les élections comme un devoir dont il faut s'acquitter. Aussi, est-ce mus par une force d'inertie qu'un certain nombre de Cubains — parfois franchement dépolitisés — se rendent aux bureaux de vote.

C'est souvent sans savoir pour quel candidat il va voter que l'électeur entre dans l'isoloir, sans savoir si l'élu apportera des solutions concrètes à ses problèmes.

On vote souvent par habitude, comme pour le rassemblement du 1er mai ou pour certaines réunions politiques sur les lieux de travail.

Le désintérêt des abstentionnistes et des électeurs qui votent dans l'indifférence est peut-être le symptôme d'une défiance à l'égard du faible pouvoir des élus locaux, un pouvoir qui se dissout dans le dédale des instances gouvernementales et administratives, peuplé de fonctionnaires qui affirment invariablement : « On ne peut pas » s'ils n'évoquent pas le manque de moyens. Ce rôle de médiateur des élus locaux est dépourvu de toute autorité : aucun mécanisme légal n'est prévu pour demander des comptes aux dirigeants des administrations municipales qui n'apportent pas de réponse aux demandes des citoyens.

Le vote, en somme, a-t-il un caractère volontaire ? Oui. Mais chez combien d'électeurs ce vote est un acte vraiment spontané ?


Photo : Cubania

Mode de scrutin : Le mode de scrutin et les moyens matériels constituent l'un des points faibles du système électoral cubain.

Ce modèle, en place depuis plus de soixante ans, a besoin d'un ballon d'oxygène. Certains principes, louables, restent d'actualité ; d'autres mériteraient d'être réexaminés. Tout se fait manuellement dans un scrutin précaire du point de vue technologique. Sur le bulletin de vote, c'est au crayon que l'on coche à côté du nom du candidat pour lequel on souhaite voter. Pour faire le point sur les dépouillements, c'est par téléphone que l'on communique. Rien n'est automatisé, les informations ne sont pas communiquées en direct.

Il faut ajouter à cela que l'électeur ne vote pas en connaissance de cause : on vote pour un nom, pour une biographie, pour un visage, on vote même pour une couleur... après avoir lu les quelques informations rassemblées dans un texte formaté et teinté de rhétorique révolutionnaire.

Pouvoir de décider : Cette question ne pose pas vraiment problème lors de l'élection des représentants destinés à siéger dans les assemblées municipales du pouvoir populaire. À ce niveau-là, comme le dit le slogan officiel : « Tout le monde élit et peut être élu. » Le peuple, qu'il croit ou non aux élections, a le droit et le pouvoir de décider.

En revanche, quand il s'agit d'élire le président, la question se complique. Même si l'État cherche à minimiser le phénomène, de nombreux Cubains estiment qu'ils devraient avoir le droit d'élire le chef de l'État au suffrage direct. Cette prérogative est actuellement l'apanage de l'Assemblée nationale (parlement unicaméral) qui prend toujours cette décision à l'unanimité.

Structure du pouvoir : L'incertitude demeure quant à une éventuelle séparation des pouvoirs lorsque le mandat du président Raul Castro arrivera à son terme en février 2018.

S'achemine-t-on vers une restructuration du gouvernement et des structures politiques ? Vers une séparation des pouvoirs administratif, exécutif et idéologique ? Le nouveau président cessera-t-il d'être le secrétaire du Parti communiste de Cuba ? Autant de questions auxquelles les autorités n'ont pas encore apporté de réponse concrète.

Quoi qu'il en soit, beaucoup de Cubains pensent que le prochain chef de l'État sera le premier vice-président Miguel Díaz-Canel Bermúdez, le dirigeant le plus visible dans les médias actuellement. Néanmoins, tout le monde n'est pas de cet avis et les pronostics vont bon train pour cette élection qui pourrait déterminer l'avenir de Cuba.

Personne n'a de certitude. En fin de compte, le peuple ne vote pas, pas la majorité du moins.

Traduction : F. Lamarque