Elections historiques à Cuba I

MIGUEL DÍAZ-CANEL, NOUVEAU PRÉSIDENT


Ph


Photo : Roberto Suarez (Juventud Rebelde)

Par : Stéphane Ferrux

« 5 CUC jusqu’à Paseo et 23 ?

- Vas-y, monte » .

Dans l’almendron, la vieille américaine qui m’emmène vers le Vedado il y a déjà 4 personnes.

Le chauffeur a oublié d’éteindre le plafonnier et alors que nous roulons sur le Malecon, les passagers se regardent interloqués…

« Enfin ! Les Castro sont partis, c’est pas trop tôt ! » vient de s’exclamer le chauffeur en lâchant son volant des deux mains.

À Cuba, pas de débat public, pas de rencontre télévisée, pas de campagne électorale, enfin, rien de ce que nous connaissons et qui rythme immanquablement toute élection en Europe. La seule manière de prendre le pouls de la population quant à l’organisation politique qui la concerne c’est de participer à des conversations privées ou semi-privées. Pour cela, un des endroits préférés des Cubains c’est le taxi collectif.

Le moment de surprise est vite passé et forcément un des passagers démarre au quart de tours sur le thème de l’élection de Díaz-Canel.

Le Grand Noir Assis Devant (LGNAD) : « bon, il n’ont pas complètement disparus les Castro...

Le Chauffeur (LC) : - Tu fais allusion à Raul et son poste de Premier Secrétaire du Parti ?

LGNAD : - Ben oui… c’est quand même le type qui fait la pluie et le beau temps ici

La Jeune Fille avec le T-shirt No Futur (LJFTNF) : - Et c’est quand les élections ?

La Dame à Côté de Moi (LDCM) : - Miguel ça rime avec Fidel ! C’est pratique on pourra continuer à scander nos petites phrases pendant les défilés

LC : - Comment ça ?

LDCM : - Comme Viva Miguel en lieu de Viva Fidel ou bien Tout c’que tu voudras Miguel, tout c’que tu voudras

LC : - Ah oui ! Marti te l’a promis, Miguel te l’a accomplit !

LGNAD : - Dans la continuité quoi…

LJFTNF : - Oui, ben justement y’en a marre de cette continuité, si on change de président que ce soit pour quelque chose, je sais pas, par exemple organiser un Carnaval Tout-Inclus sur le Malecon !

LC : - N’importe quoi… Les Castro, ils ont tout pris à ma famille, c’est temps que ça change. Que viennent les Américains pour remettre de l’ordre dans ce cirque.

LGNAD : - Les Américains ?! Et puis quoi encore ? Je ne sais pas qui c’est ce Miguel, mais ce sera toujours mieux que le Trump des voisins, et surtout qu’ils ne viennent pas nous dire ce qu’on doit faire pour sortir de cette M… ».

Je ne me suis pas mêlé à la conversation, il serait indécent de juger. Je me dis tout de même qu’ils sont incorrigibles ces Cubains. On ne sait pas si c’est de l’inconscience, de l’apathie ou de la résignation, ils parlent de la personne qui est censée orienter leur futur tout de même… comme si j’étais le seul à avoir cette opinion. Aucune maturité politique ne ressort de ces conversations. Sauf peut-être dans quelques milieux intellectuels de nouveaux entrepreneurs qui pourraient avoir envie de voir Cuba, leur pays, comme une opportunité pour créer et prospérer. Mais ces oiseaux sont plutôt rares. Les élections de Cuba intéressent surtout les étrangers...

DIAZ-CANEL PRÉSIDENt

Odoo CMS - une grande photoPhoto : Juvenal Balán (Granma)

La continuité...

C’est le mot officiel qui rythme l’ambiance durant la nomination de Diaz-Canel au poste de Président du Conseil d’État. De la jeune femme enceinte interviewée dans la rue, au député, en passant par les commentaires d’à peu près tous les journalistes, tous défendent la Continuité...

Alors si l’idée est de rester dans la continuité, pourquoi changer de président ? Et même, pourquoi voter ?

  • Parce que c’est la règle, la constitution oblige au changement de président au bout de 2 mandats de 5 ans. Pourtant, si on demandait à la population, probablement que la grande majorité (pas à La Havane) laisserait Raul Castro à la Présidence.

  • Par habitude et par manque d’éducation civique, car voter pour un cubain n’a pas du tout la même signification que pour un français.

  • Parce que après 10 ans de tentatives de réformes, Raul en a marre. Il a rompu avec la dynamique d’une Revolucion « spirituelle », guidée par des icônes et des martyres adulés et détestés. Maintenant il s’agit d’exécuter une entrée dans le monde réel géré par une économie mondialisée. Ce n’est pas son rôle, il passe la main au seul « jeune » en qui il a un soupçon de confiance, Miguel Díaz-Canel Bermúdez, représentant de la fragile nouvelle génération.

Le parcours

Portrait d’un homme qui a rompu avec l’histoire mais dont la tâche rebuterait plus d’un courageux.

À Santa Clara

On se rappelle de lui comme un réformateur fidèle aux valeurs de la Revolution, dynamique, qui n’a pas peur d’affronter l’immobilisme des opportunistes à la tête des institutions du gouvernement ou du Parti. Il fera le ménage et gagnera ainsi la base de sa réputation. Coup de force : il réussit à faire venir Fidel pour un discours sur la Plaza de la Revolucion et ainsi à rompre avec l’idée que El Commandante en jefe laissait de côté la ville du Centre, la ville du Ché.

À Holguin

Ainsi repéré par La Havane, on l’envoie appliquer sa méthode à Holguin, minée de la même manière par la corruption des cadres dirigeants. Mais Holguin lui a donné du fil à retordre, sa méthode par la force lui vaut d’être très mal conseillé et donc de se retrouver isolé. Son côté proche du peuple n’est perçu par certains comme n’étant qu’une image, celle d’un dirigeant qui ne rechigne pas aux habitudes bourgeoises. Diaz-Canel aurait ainsi des talents de populiste. Malgré cela La Havane continue à considérer ses résultats plutôt positifs et on le fait venir à la capitale. Il fait ses preuves comme ministre de l’éducation puis entre dans le cercle fermé du Bureau Politique du PCC, le niveau maximum du pouvoir cubain, là où l’on théorise la stratégie du pays.

À La Havane

Depuis qu’il est vice-président, dans le giron de Raul Castro, on a du mal à reconnaître Diaz-Canel comme le dirigeant dynamique, proche des gens, charismatique qu’il était lors de ces précédents mandats. Il donne plutôt l’image d’une personne effacée montrant un visage éteint et s’exprimant dans un discours des plus conformiste. Mais ceux qui ont vu les têtes coupées des jeunes générations tentant une ouverture dans les 20 dernières années (Roberto Robaina, Carlos Lage, Felipe Perez Roque) et accusés par les anciens de déviation idéologique, comprennent que depuis 5 ans Diaz-Canel attend patiemment son heure, la tête protégée dans la carapace. Il est le premier survivant de la jeune génération.

Premier étape accomplie !

On pourrait dire que le plus dur est fait. Après plus de 50 ans, c’est Diaz-Canel qui a rompu avec la dynastie Castro. Bravo ! L’euphorie de cette victoire est cependant complètement absente de son discours d’investiture. Le président victorieux est totalement conscient de la charge que lui incombe, de ce cadeau empoisonné apporté directement sur un plateau par le même Raul Castro. À Cuba personne n’est élu, les dirigeants sont triés sur le volet et choisis par un cercle très fermé des proches de Raul. On ne vote pas à Cuba on ratifie les propositions de candidats qui sont ainsi parachutés, comme députés, premier secrétaire du Parti, membre du Conseil d’État, et même comme Président.

Comme l’a dit Raul dans son discours de passation de pouvoir : « Diaz-Canel, c’est le seul qui ait réussi quelque chose de concret ».

Ces dix dernières années, à la tête du pays, Raul Castro a réussi à jeter les bases d’une nouvelle orientation du pays. Raul n’est pas une icône de la Révolution. Cette révolution, malgré la rhétorique des discours officiels, est morte avec Fidel, le Ché, et Camilo. Les guides spirituels de la Revolucion Cubana ont tous disparu, laissant la place à un grand chantier de reconstruction d’un pays isolé économiquement, vidé de ses valeurs.

Raul est un exécutif, il l’a toujours été dans l’ombre du chef spirituel. Il en est conscient et joue ici son dernier joker, Diaz-Canel. Car malgré un dernier discours triomphaliste en tant que président, il admet que seulement 20 % des réformes qu’il s’était proposé ont été menées à bien. Il lègue donc à Diaz-Canel 80 % du travail à continuer, sans pour autant donner de solutions ni les moyens. C’est : « débrouille-toi, tu es jeune, tu devras faire mieux que nous ».

Certes, Raul ne pense pas à aller à la pêche tous les jours abandonnant son dauphin dans cette galère. Il va l’aider ou le surveiller, selon, par l’intermédiaire du PCC (Parti Communiste Cubain), le pouvoir parallèle caractéristique des pays socialistes, dont il restera le Premier Secrétaire pendant les deux prochaines années. Et après ? Raul l’a annoncé, il léguera aussi cette charge au même Diaz-Canel… bien sûr si celui-ci réussi la première partie de son mandat, une sorte de transition avant l’obtention des pleins pouvoirs, non pas décidé par les Cubains mais par le seul Raul. Donc la vraie échéance c’est dans deux ans. En attendant le jeune Diaz-Canel de 57 ans devra faire ses preuves, s’entraîner à l’exercice difficile d’un demi pouvoir pour relever l’économie, obtenir la confiance des Cubains, devenir ami des Américains, mais aussi du reste du monde qui devra lui fournir l’argent nécessaire pour ce grand défi.

A suivre...