Elections historiques à Cuba II

LES DÉFIS DU NOUVEAU PRÉSIDENT


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Photo : Cubadebate

Par : Stéphane Ferrux

[...] Le jeune Diaz-Canel de 57 ans devra faire ses preuves, s’entraîner à l’exercice difficile d’un demi pouvoir pour relever l’économie, obtenir la confiance des Cubains, devenir ami des Américains, mais aussi du reste du monde.

Affronter une économie bloquée, une infrastructure décadente, le blocus américain renforcé par Trump, les critiques d’un modèle étatique, des salaires bas et l’arrêt des initiatives privées… sont quelques des défis auxquels devra faire face Diaz-Canel.

La mission économique

Pourtant les mesures à prendre d’après le plus médiatique des économistes cubains, Juan Triana, sont connues. Mais elles doivent être cadrées avec les orientations du Parti, encore lui, et principalement avec « le caractère socialiste de la société cubaine ». Et là c’est pas gagné. Dans l’ordre pour redresser le pays il faudrait :

  • Réduire la bureaucratie pour faciliter et stimuler les investissements étrangers

  • Ouvrir les banques sur le marché national pour les opérations régulières

  • Unifier les taux de change entre de CUP et CUC par rapport à la monnaie forte le USD

  • Essayer d’entrer dans l’une des institutions financières internationales comme la Banque Mondiale

  • Concéder leur entière autonomie aux entreprises d’État.

  • Consolider le secteur privé par la création de vraies PME, et de supprimer la liste « de ce qu’il peut se faire » pour la remplacer par la liste de « ce qu’il ne peut pas se faire ».

Et voilà ! Pas sorcier apparemment, même banal pour un pays développé. Seulement s’attaquer à ces mesures, c’est défier d’abord les dinosaures du Parti, mais c’est surtout attaquer de front une chape immense de cadres cramponnés à des institutions inutiles et des entreprises non rentables, figés dans des habitudes de corruptions prises depuis plus de 20 ans. Dans la tête de ces dirigeants, voler l’état, ce n’est pas voler, c’est seulement prendre sa part à la source.

Le social

“Aquí estamos construyendo una relación de gobierno a pueblo”. « Nous construisons une relation directe de gouvernement à peuple ». Serait-ce là la stratégie de Diaz-Canel, contenue dans cette phrase prononcée lors de son premier discours ? Chercherait-il le soutient du peuple pour affronter l’immobilisme et la corruption et passer par dessus cette chape pourrie de fonctionnaires conservateurs qui mine le pays ?

C’est tout ce qu’on espère. C’est même l’essentiel de la mission. Car au delà des petites phrases démagogiques que les Cubains affectionnent, il y aurait une volonté d’appliquer ce qui a fonctionné par le passé à Santa Clara, quand Diaz-Canel allait à la rencontre des gens en bicyclette, participait aux discussions dans les parcs et dansait bien volontiers avec celles qui l’invitaient spontanément. Le premier homme politique à prendre position pour la communauté homosexuel, ou à lever la censure sur des blogs considérés déviants ou même à utiliser un ordinateur au bureau ! Et même si aujourd’hui il a troqué le vélo pour l’Audi, il est pour lui essentiel de conquérir de nouveau la confiance des Cubains en leur gouvernement, totalement perdue après 20 ans de restriction et de corruption, avec aujourd’hui pour conséquence une grave perte des valeurs, principalement chez les plus jeunes. C’est le plus gros chantier pour le nouveau président car sans cela, même les mesures économiques à la Triana ne serviront à rien. Cuba sans les Cubains... pour quoi faire ?

Le plan

“...No vengo a hacer promesas, sino compromiso de trabajo”. « Je ne viens pas faire de promesse, sinon m’engager au travail » a aussi dit Diaz-Canel. Ces deux premières décisions seront décisives pour les observateurs. Elles donneront les indications sur ces véritables intentions, conservatrices ou réformatrices ? La composition de son gouvernement donc le choix de ses ministres, et la direction d’une commission constitutionnelle obligera le nouveau président à sortir la tête de sa carapace. Il a en effet annoncé qu’il changerait quelques points de la constitution, ratifiée par Fidel en 1976, et qui oriente depuis les décisions politiques et stratégiques du pays.

Ensuite, s’il est logique il devra s’attaquer à la politique de gestion des cadres. Faire ressortir les compétences avant le mérite politique car il devra bien s’entourer pour ne pas commettre la même erreur qu’à Holguin.

Parallèlement à cela, les mesures économiques seront aussi indispensables que dramatiques. L’application d’une politique monétaire cohérente aurait pour conséquence la fermeture de plus de 60% des entreprises cubaines.

Cuba à partir de Diaz-Canel ne sera plus tout à fait une île, isolée, atypique, marginalisée par les États-Unis. La mission du président sera de faire entrer Cuba dans la logique mondiale. Il n’est plus possible de nos jour pour un pays de survivre seul. La standardisation est donc inévitable. Et même partiellement, Cuba devra se contraindre à l’ordre mondial et à ses principes, même si ceux-ci sont éloignés de la philosophie communiste.

ÉPILOGUE & SPÉCULATION

Entre nous, vous feriez partie des descendants Castro, vous laisseriez le patriarche offrir 50 ans de pouvoir absolu, à un étranger de la tribu, de surcroît venant du peuple ? Bien sûr que non ! Alors que cache cette passation de pouvoir volontairement orchestrée par Raul Castro ?

La transition de Cuba est avant tout celle du pouvoir politique vers le pouvoir économique, vers le nouvel ordre mondial. La nouvelle génération n’a pas du tout l’intention de perdre son temps à la tribune à vociférer les vertus du socialisme de ses pères, elle laisse ça aux communistes qu’ils soient opportunistes ou non. Et elle n’a pas non plus l’intention de laisser partir le magot.

L’héritage c’est une île entière, son patrimoine immobilier, son patrimoine naturel stratégique, mais surtout son potentiel économique qui fait tant baver les américains et les européens. Et pendant que ces deux compères luttent pour savoir qui sera le premier à mettre la main sur le butin, les descendants de la famille royale et leurs amis négocient. Avec qui ? Les pays arabes, les chinois, les vietnamiens, en général avec tous les non-alignés. Et les enchères ont déjà commencées loin des projets de loi d’investissement que devra manier le nouveau gouvernement.

Dans les coulisses on se met d’accord entre entreprises capitalistes. Planquées un peu partout dans le monde, des entreprises avec des actionnaires cubains assurent le capital de l’île. Tout ce qui a de la valeur aujourd’hui à Cuba, les hôtels, la Vieille Havane, les industries pharmaceutiques, etc. appartiennent dit-on à l’armée… Mais qui est l’armée ? Une institution sans valeur numéraire à Cuba mais ce sont aussi des entreprises enregistrées dans des pays légalement reconnus par le reste du monde. C’est de bonne guerre, préservera la stabilité du pays et surtout évitera que les étrangers ne rachètent trop facilement une île en banqueroute. Ainsi les héritiers et les proches resteront discrètement mais sûrement au pouvoir, le vrai. Ils ont troqué le pouvoir politique contre le pouvoir économique. Ils sont en phase avec leur temps !