En 24 heures, des incantations à la perfusion

2012-12-08 05:03:32
En 24 heures, des incantations à la perfusion

La douleur ne s’arrêtait pas. Il y avait des jours que je ne mangeais presque rien et que je souffrais de vomissements. J'ai voyagé les 72 kilomètres qui me séparent de mes parents. J'ai pensé qu’avec un peu de leurs soins j’irais peut-être mieux. Ils savent que mon système digestif est un chaos : ulcère, gastrodeudenitis, gastrite, séparément ou ensemble, provoquant des périodes de crise déstabilisatrices. Mon père cherche ce qui pourrait servir pour mon régime ; ma mère cuisine ce qui devrait bien tomber dans ma panse. Je prends des cachets. Rien ne fonctionne. J’essaye qu’ils ne le remarquent pas trop. Je ne veux pas les préoccuper, mais…

Les mères savent beaucoup de choses. C'est pour cette raison que la mienne pense que je dois aller chez Rosa « pour qu’elle me passe la main ». « Pour ta sœur ça a toujours été un remède saint », m’a-t-elle dit. Je refuse, car je n'ai pas envie de marcher et parce que je pense qu'elle doit me toucher ce que les Cubains appellent « la bouche de l'estomac » pour les prières correspondantes. Le seul contact avec la peau me terrorise. Mami m’explique que cette dame soigne sans toucher, que sa méthode mystique consiste à mesurer un lange plusieurs fois avec son avant-bras, elle prie et c’est tout. Ma sœur m'assure que c’est vrai, son fiancé m’emmènera en vélo. Je n'ai pas d'autres objections et, en plus, ça ne coûte rien. Je continue à avoir mal…

La maison de  Rosa n'est ni loin ni près. Cachée derrière des arbres, on y arrive par des sentiers étroits, tracés à force du passage de nombreuses personnes. Beaucoup viennent jusqu'à cette humble maisonnette avec l'espoir que la vieille soulage le mal qui afflige ses êtres chers. Parfois il y a des dizaines de personnes qui attendent dans le patio. Il y a une seule condition, son don produit des effets avant qu'elle déjeune, ensuite, elle ne prend plus personne en consultation.  

Je ne comprends pas très bien de quoi il s’agit, si j’y crois ou non. Mais au milieu de mon désespoir, de l'incertitude, une étrange nostalgie m’envahit. Arriver jusqu'à elle me rappelle les nombreuses fois quand, enfant, ma grand-mère m'emmenait chez Inés pour me sauver de mes maux d'estomac ou « du mauvais œil ». Inés est une autre dame admirable qui aujourd'hui, âgée de plus de 70 ans, « santigua » encore – une façon d'effrayer les jalousies des autres, ou les mauvais esprits qui nous entourent, selon la tradition de notre île –, la guérison des culebrillas (herpes), ou de l’empacho (mal d'estomac), à force de prières et de donner ensuite des indications pour des décoctions d’herbes médicinales.

J’aimais aller jusqu'à la maison d'Inés pour le mystère qui entourait cet autel placé dans une des chambres de sa maison. Pleine de photos de ses morts, de petites statues de saints, avec la prédominance de  l'image de Jésus-Christ. Je me mettais en face et elle priait avec des herbes en main… si je bâillais une fois, cela signifiait que j’avais seulement un peu « du mauvais œil »  sur moi, mais si je n’arrêtais pas de bailler pendant le rite, qui dure seulement quelques minutes, alors c’était plus grave.

Mais quand elle terminait avec son visage fatigué, elle m'avait libérée de tous les maux. Si j’avais mal au ventre, alors elle me couchait sur un petit lit, lui aussi dans la pièce de l'autel, elle s’enduisait les mains avec de l’huile de cuisine et commençait à me pétrir l'estomac au rythme d'une litanie presque imperceptible, mais que j’entendais comme une prière  pour que la douleur cesse. Elle me faisait des croix sur le ventre, elle priait à nouveau en passant la main sur certaines zones, où sûrement elle percevait le problème. Finalement elle me nettoyait avec une serviette ou un petit chiffon et elle donnait des instructions à ma mère ou à ma grand-mère, qui était sa voisine et son amie. « Elle a une énorme indigestion », disait-elle. Ensuite elle prescrivait : il faut lui donner une décoction de yerba buena et de manzanilla ou d'autres herbes dont je ne me souviens plus des noms… Tant d’années passèrent.

Les croyances cubaines sont comme nous. La famille de ma mère a toujours été catholique, apostolique et romaine, les dimanches elle allait à l'église, mais quand un des  enfants était malade, elle allait chez le médecin, oui, mais nous allions aussi chez cette dame charnue, au visage aimable… au cas où, et parce que nous avions foi en elle. Inés est encore là et elle est aussi dans ma mémoire. Maintenant je suis devant Rosa. Je la regarde et elle sait que je la prie, je veux qu'elle me sauve aussi.

Elle, une femme de plus de 60 ans, fait ce qu’elle sait. Elle ne ressemble à aucun de mes souvenirs d'enfance. Avant que j'entre, un couple est sorti avec un bébé de quelques mois. Elle me demande de me placer face à un mur nu, comme tous ceux de sa maison. Elle dit à son vieux qu'il éteigne la machine à laver, car c’est une femme normale, comme n’importe qu’elle autre. Elle me dit de prendre un lange par une pointe et de la placer au point où naît ma douleur, elle reste avec l'autre pointe. Le rite commence : Elle prie et elle mesure le lange plusieurs fois avec son bras, comme s’il se convertissait en une règle, ensuite elle s'approche de mon estomac, elle lui parle tout bas et elle fait un geste avec sa main, proche, mais presque sans me toucher, comme si elle était en train de faire sortir des mauvaises choses de l’intérieur. Inclinée face à moi, j’aperçois de nombreux trous de son pull-over, ses cheveux blancs, ses rides, dans l'humilité du milieu  rédempteur. Je ne sens rien. Mais je désire que ça marche.

Entre-temps, je regarde autour de moi. Des vieux meubles, deux fauteuils, un tabouret, un téléviseur, sur lequel il y a un pot de glace dans lequel les personnes laissent « ce qu’elles veulent… pour ses services » car, comme Inés, elle ne peut pas être payée. Une table de fer et les appareils électroménagers qu'a remis l'État il y a cinq ans. L’indispensable pour survivre. Et elle a du temps pour les autres. Elle conclue.

Elle me recommande de boire  trois verres d'eau bouillie pour que « ça aide à nettoyer tout ce qui a été remué » et que je ne mange rien avant trois heures. La conclusion est que j’ai une indigestion. Je laisse avec discrétion cinq pesos dans le petit pot sur la télé. Elle me regarde de nouveau avec ses petits yeux et elle me demande si je suis de loin. Je réponds non. « S’il n’y a pas d’améliorations, revient », me dit-elle quand je suis près de la porte.

Je reviens en vélo par  le chemin de terre, enfin la route d'asphalte, la maison. Mais quand j'arrive chez moi, ma mère a changé d'idée ou plutôt elle l'a complétée. Il faut aider Rosa. Je prends les trois verres d'eau bouillie, mais je pars aussi vers l'Hôpital Général « Comandante Pinares de San Cristóbal ». Odalys, une brillante pédiatre, du service de thérapie intensive, la mère de mon neveu, une sœur, m'attend pour une thérapie de choc. Dans une petite salle, on me transfuse un sérum avec beaucoup de médicaments : Omeprazol, dipirona, metroclopramida.

Je regarde le cocktail de la vessie entrer goutte à goutte dans mes veines, en passant par un petit tuyau. J’aimerais que ça aille plus vite. Ma docteur reste à côté de moi, les infirmiers me traitent avec affection. Une heure après je commence à respirer sans douleur, pour la première fois depuis quatre jours. La thérapie de choc contre ma gastrite ne m'a pas coûtée un centime. Je ne suis même pas allée à l'hôpital avec un porte-monnaie. Je pense à la façon dont nous nous accrochons à toutes les croyances, à tous les rites quand nous sommes dans l’embarras. Rien à voir avec le niveau culturel, ni même une certaine philosophie de vie, les cubains fonctionnent ainsi, d’une façon ou d’une autre : il passe de la prière au sérum dans la même journée.

Je sors allégée. L'effet des médicaments et des prières de Rosa m’a duré 12 heures. C’est assez. Une semaine après j’allais mieux.

Habana XXI

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