En défense du « manatí »



Le lamantin suscite encore des expressions d'étonnement comme celle de Christophe Colomb quand il a eu une apparition magique en naviguant, en janvier 1494, dans les eaux méridionales de La Española, aux alentours du Río de Oro.

« Regardez, des sirènes […] ! », s'est exclamé l'Amiral, en rappelant ces êtres, mi-humain, mi-poisson, sur lesquels on fabule dans la Méditerranée européenne. Et il a annoté dans son journal : « [...] trois sirènes sont sorties en haute mer, mais pas aussi belles qu’on les dépeint [...] », comme la fantaisie gréco-latine a universalisé ces créatures séduisantes et irrécusables qui attiraient les hommes.

Les sirènes avaient comme géniteurs le fleuve Aqueloo (ou Forcis), le père, et une des Muses, Stérope - ou Gea (la Terre) -, comme mère. Elles étaient considérées dans le groupe infernal des Harpies et d'autres divinités du même genre. Ce mythe a persisté jusqu'à l'époque médiévale, quand il a été transformé en Ondines ou Filles de la mer. Ce mythe, cubanisé depuis des temps immémoriaux, se reflète dans notre mythologie populaire dans tout le pays, faisant partie de l'imagerie collective dans une ou autre localité.

Ainsi, dans le livre Tradiciones y Leyendas de Cienfuegos, d’Adrián del Valle et Pedro Modesto Hernández, on parle de l'existence des sirènes cubaines. Dans une de ses histoires, appelé La Mulata, on conte comment sombre une pirogue et périssent six Indiennes. Elles se convertissent alors, suivant la tradition, en sirènes d'Ulysse : « Les Indiennes naufragées ont été transformées par le dieu des eaux en femmes marines qui, allègres et joueuses, vivent depuis lors dans l'élément liquide, entretenant et endormant les pêcheurs et les marins, avec leurs chants cadencés. Les jours de vent fort, elles apparaissent sur les vagues déchaînées et s’amusent à faire peur à ceux qui, dans de fragiles embarcations, osent sillonner les eaux de la mer de Jagua. »

Parmi les Casos de Remedios, que Facundo Ramos a publié en 1932, apparaît celui de « La sirène de Caibarién » :

« Celle qui se trouve dans les eaux de Caibarién apparaît généralement certaines nuits de lune, flottant gracieusement au milieu du canal des bateaux. Elle est formée, pour le bas, d’un demi corps de grand poisson semblable à une tintorera et le demi corps, pour le haut, est celui d’une très jolie femme. Sa couleur est d'un blanc pâle et ses traits sont ceux de la plus parfaite circassienne. Ses yeux sont de gazelle et elle cligne beaucoup le droit, surtout quand elle voit un marin qui lui plait : immédiatement elle lui fait signe. Son corps est élégant, beau et artistiquement modelé. »

Plus récemment, Adalberto Suárez, chercheur de la revue Signos, a recueilli l'histoire suivante : « Les marins cubains de la côte sud d'Oriente sortaient pêcher et ils passaient de nombreux jours en mer. S'ils ne trouvaient pas une bonne pêche en haute mer, ils allaient souvent à l'embouchure des rivières car là ils trouvaient du poisson. Une fois, près de la rive, ils ont vu comme une femme noire inclinée avec un enfant dans les bras. Les pêcheurs ont essayé de s'approcher mais, dès qu'ils ont été proches, la femme et l'enfant se sont jetés à la mer et ils ont vu un visage de femme, des bras, une poitrine, mais pas de jambes, sinon une queue. Ils se sont alors rendus compte que c’était une sirène noire qui venait de disparaître.

« Ils sont retournés au même endroit de nombreuses fois jusqu'à ce qu'un jour ils attrapent l’enfant. Quand ils ont remonté la petite sirène à bord du bateau tout le monde était étonné, c’était quelque chose de jamais vue et ils ont emporté la petite. Derrière eux ils ont senti comme les pleurs d'une femme et ils l'ont relâchée. Ils ont continué à visiter l’endroit et ils sont devenus amis, avec le temps un marin est tombé amoureux de la sirène et il est devenu son mari. On ne sait pas s'il a eu des enfants avec elle. »

En 1856, le sage Felipe Poey avait déjà abordé le thème sans préjudice quand, dans son article La culebrita de crín, publié dans la revue La Foresta Cubana, il disait : « […] Que dirons-nous des sirènes qui enjôlent avec leur chant, avec la beauté de leur visage, avec la nudité de leur poitrine sur la surface des eaux, mais grossières dans les formes postérieures de leurs corps et dans la queue écailleuse semblable à celle d'une couleuvre ? Qui dirait que ces créatures ont dû leur existence à l'imagination blessée à la vue d'un phoque ou d’un grossier lamantin ? »

Sirènes, siréniens

Notre quasi éteint lamantin, Trichechus manatus, un tétrapode ayant un visage presque humain qui vit dans les rivières et allaite ses petits, a réaffirmé le mythe des sirènes dans les Caraïbes. Tout comme son cousin le dugong (Dugong dugong), un sirénien de la région indopacifique, représentait la femme poisson des Grecs, ou – peut-être aussi – le lamantin, un mammifère marin légendaire de l'Océan Indien, dont la femelle ressemblait à une femme allaitant son petit. Appartenant au groupe des galactogènes, le lamantin – aussi appelé vache marine – a été l’axe de nombreuses superstitions et croyances erronées. Il est placé dans l'ordre des Siréniens, constitué par très peu d'espèces vivantes, entre lesquelles se trouvent le déjà mentionné dugong, et le mantí ou mandí,  le lamantin africain (Trichechus senegalensis), qui vit encore sur la côte occidentale africaine, de l'Angola au Sénégal.

Cependant, dans le passé, les siréniens ont été classés comme mammifères appartenant à l'ordre Cétacés (orques, baleines, cachalots, dauphins…), et ont été même considérés des formes intermédiaires de l'évolution entre les cétacés et les pinnipèdes (otaries, morses, phoques…).

Postérieurement, les paléontologues ont démontré que le lamantin et ses semblables sont groupés dans un tronc commun, avec les proboscidiens (éléphants, mastodontes…) et les damans, petits mammifères représentants de l'ordre des hyracoïdes.

Dans le Nouveau Monde, il y a trois représentants des siréniens : la vache marine de Steller (rhytine), un habitant gigantesque de la Mer de Behring, de 10 mètres de long, qui a été dramatiquement exterminé vers 1786, pour l'avidité de sa viande ; le lamantin de l'Amazone (Trichechus inunguis), et le lamantin de l'archipel cubain (Trichechus manatus) avec une répartition plus septentrionale, allant du sud-est des Etats-Unis au nord du Brésil en passant par le Golfe du Mexique et la mer des Caraïbes. Entretenant d’étroites relations avec les pachydermes, étant donné leur chair très grasse qui les protège, le lamantin n’a pas de canines et possède des glandes mammaires en position pectorale. La similitude avec les cétacés est due au phénomène connu comme convergence, conséquence des adaptations morphologiques pour la vie aquatique.

Certains chercheurs supposent que son nom – manatí en espagnol – provient de la langue arauaca des indo-cubains; d'autres, qu’il a été introduit par les esclaves africains, dérivé de la désignation que reçoit son cousin (mantí ou mandí) de la côte occidentale du continent noir.

Les aborigènes cubains capturaient et mangeaient ce sirénien; avec les os de leurs côtes ils confectionnaient les appelées spatules vomiques, ayant des buts religieux. Pendant la colonie, sa viande était prétexte à gloutonnerie, spécialement pendant le carême et les jours de jeûne, puisqu'il était considéré comme un poisson. Sa graisse alimentait les lampes des églises, en plus d'être utilisé dans la cuisine et pour ramollir le cuir bovin. Manatí était aussi le nom du dur et flexible fouet pour les esclaves et les bêtes de somme.

Des manatis aperçus récemment

Le pacifique et sans défense manatí a fait l'objet d'une chasse impitoyable au fur et à mesure que se peuplaient les terres et les îles du continent américain. Au début, les marins et les conquérants espagnols – et ensuite les hordes de pirates, de corsaires et de flibustiers des quatre coins du monde – se sont gavés de la sirène cubaine et d'un autre mammifère non moins paisible et succulent : le phoque tropical (Monachus tropicalis), une espèce de pinnipède qui survit encore, selon des isolés mais persistants rapports de pêcheurs et de marins caribéens.

Au XVIIIème siècle, la vache marine des Caraïbes était encore abondante, comme le témoigne le boucanier Dampier. Gundlach, le zoologiste allemand établi à Cuba, a écrit sur elle en 1887 en soulignant que son nombre avait diminué.

C'est un miracle que le manatí ne se soit pas éteint pour toujours, comme cela est arrivé avec la vache marine de Behring. Il survit peut-être grâce à ses habitudes nocturnes – il sort paître de nuit tout type de végétation et de racines subaquatiques – et qu’il se déplace de jour dans un milieu trouble (estuaires et embouchures des fleuves), tout cela facilite sa dissimulation aux yeux de son principal déprédateur : l'homme.

Au sud de la Floride, où il existe une réserve biologique de ces animaux, les accidents avec les embarcations sont la principale cause de leur mortalité et de leurs blessures.

À Cuba, le décret Loi 164, Règlement de Pêche, dans son Article 51, établit des sanctions avec des amendes entre 500 et 5000 pesos à celui qui fait du mal ou capture ce noble animal. La limitation de la possession d'armes sous-marines et le faible développement de la navigation sportive ont aussi contribué à diminuer les pressions sur cette espèce.

De sorte que la population des manatíes se soit récupérée progressivement. Quelques manaties aperçus et des populations réduites ont été reportés  dans les embouchures de baies comme Cabañas et Mariel, les plages El Salado et Cojímar, et les zones de Tarará et Puerto Escondido, ainsi que dans le Golfe de Guacanayabo, où ils sont plus abondants.

En juin 2000, en essayant d'échapper à la persécution mortelle de chasseurs, une famille entière de sirène cubaine pénétra dans la baie de La Havane. Il s'agissait d'un couple d’adulte et de deux petits. Mais grâce au noble et vétéran pêcheur José Cristóbal Rosas Díaz, qui alerta la Capitainerie du Port, deux spécialistes de l'Aquarium National de Cuba dépêchés dans la rade havanaise conseillèrent de libérer les animaux captifs.

Il y a 40 ans on voyait ces tétrapodes aquatiques, avec leurs extrémités converties en ailerons, fréquenter l'embouchure de l'Almendares, la rivière de La Havane ; ils visitaient aussi les eaux de la baie. Ensuite ils ont disparu de ces endroits ; les manatíes sont revenus et, de nouveau, ils font partie de la faune de la capitale cubaine. Leur rapprochement est le symptôme, aussi, de l'amélioration environnementale des eaux du littoral citadin.

Il est nécessaire de divulguer la protection de cet emblématique mammifère pour la région américaine, car l'importance de sa présence dans nos écosystèmes n'est pas suffisamment étudiée, comme d’ailleurs ses possibilités de préservation et de domestication pour diverses utilisations.

En novembre 1998 j'ai accompagné, comme plongeur auxiliaire, la célèbre photographe italienne Paola Carminiani, dans l'aventure de tenter de photographier les manatíes qui peuplent l'embouchure de la baie de Nuevitas.

Nous louons  un bateau et engageons des plongeurs experts locaux pour la localisation du lieu que fréquentaient généralement les sirènes. Nous avions profité de l'information que fournissent les autorités portuaires sur l'heure des marées pour ancrer la vedette dans le site choisi, libre des forts courants de flux et de reflux, notables dans tout le canal de cette rade de la province de Camagüey.

L’espoir de la rencontre m’opprimait la poitrine, ainsi que les quatre atmosphères de pression que nous supportions à la profondeur de 37 mètres. Une sensation d'être senti, observé ou écouté m'a envahie peu à peu. Je me suis rappelé les contes de mon arrière-grand-mère, Celestina Glean Glean, sur ses rencontres avec les manatíes de l'Isabela de Sagua : « Ils arrivaient quand personne ne les attendait, discrets, lents, glissants […] »

Il était là (ou elle, car je n'ai jamais su le sexe). Il a dû apparaître rapidement, dans mon dos, du fond de la muraille bleutée. C'était une créature énorme; son corps volumineux m'a frôlé doucement, faisant un léger contact  avec les bouteilles d'air comprimé.

Quand j'ai regardé sur ma droite, j'ai pu voir la moitié postérieure de son corps et de sa queue, qui se déplaçait rapidement, alors qu’il disparaissait dans l'immensité marine. J'ai étendu ma main avec maladresse pour attraper inutilement l’inabordable… J'ai rapidement fait des signes désespérés à Paola, car l’objet de nos efforts s'échappait, mais elle était consternée par quelque chose d’irréparable : son appareil photographique « avait pris l’eau ». Fin de l'aventure, nous avons émergé. Ils n’avaient rien vu, et ils ne m’ont rien demandé. Je ne leur ai rien dit non plus – parce qu'ils ne m'auraient pas cru, je pense – sur ma rencontre fugace avec le mythique animal.