« En direct de El Mejunje, veuillez applaudir Pedro Roxana Rojo! »



Homme? Femme? Au centre culturel El Mejunje de Santa Clara, ces distinctions de genre n'ont pas lieu d'être, tout comme la couleur de la peau, l’appartenance politique, la nationalité ou bien la manière de danser. Voici l'histoire d'une personne qui a trouvé là-bas, à Santa Clara, un lieu d’épanouissement personnel tel qu'elle ne l'aurait sans doute pas pu trouvé ailleurs à Cuba… ni en Union Soviétique, où elle est née.

Par :  Sandra Abd'Allah-Alvarez Ramírez

Pedro Manuel González Reinoso y/o Roxana Petrovna Krashnoi y Vladivostova ne sont pas la même personne. Ils ne sont pas non plus le même personnage, qu'ils ont mis sur pied de façon réciproque afin de coexister et de se soutenir mutuellement.

Lui a passé sa vie à Cuba. Il a fait des bonnes études qui lui ont été profitables comme n'importe quel cubain né la même année que celle de la Révolution (1959), même s'il n'a pas pu faire tout ce qu'il aurait souhaité. Mais il a obtenu quelques petites victoires dans un environnement majoritairement hostile à plusieurs niveaux. Parmi ces acquis de l'esprit, il y en a un qui sort du lot : rester indéfiniment sur l’Île afin de rappeler à ses détracteurs que l'on peut respirer le même air raréfié avec l'envie de le filtrer et l'enrichir afin de survivre. Voici en quelque sorte sa doctrine.

Elle, elle est « née » en URSS… tel un hommage et une vengeance, selon ses propres mots.

Elle devint citoyenne du monde lorsqu'en 1944, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, elle parvint à s'échapper en occident d'un camp de concentration où ses parents biologiques avaient été déportés. Or, imaginez le paradoxe, un accident maritime l'a fait échouée sur une île qui répétait à ce moment là, en modus operandi, les désastres de son pays d'origine.

Trois en un au niveau professionnel

Qu'Il intègre à son travail « artistique » en 1994 son personnage féminin amassé durant des années en secret, au moment où le boom travesti trouva enfin une place à Cuba, et que cela le fasse monter sur scène ou bien le descende dans l'arène du cirque, fut le cadeau que lui offrit « l'opportunité ».

Trouver la liberté d'expression dans le projet de Ramón Silverio à Santa Clara et pouvoir compter là-bas sur un public avide d'écouter ses histoires, fut une autre coïncidence. Dans ce lieu, il y a tout genre de publics qui ont l'habitude de s'y retrouver, des jeunes aux plus âgés, tant sa programmation est fédératrice (il conviendrait ici d'utiliser l'euphémisme biblique de l'Arche).

Tout au long de la semaine et de l'année, on y trouve des spectacles comme nulle part ailleurs sur l’Île, intermittent, tout particulièrement pour les marginaux, les poètes et les prétendus fous. Et, bien évidement, pour les « différents » de tous bords : les rockeurs et les travestis, parmi tous ces gens « bizarres » optant pour les mondanités et l'apostasie. Mais dans l'ensemble, il s'agit là d'un sanctuaire des dernières structures du théâtre cubain : celui de petit format.

Lui, quelques années plus tard, lassé d'enregistrer des bilans économiques dans des livres de comptes orthodoxes qui lui ont saboté toute forme de désir, intègre l'Institut Cubain du Livre pour canaliser son inquiétude intellectuelle en tant que promoteur de la littérature. Pendant ce temps, elle invente des amarres qui la maintiennent en l'air, littéralement, contre toute attente gravitationnelle.

Aucune des deux professions ne suffisent à se nourrir décemment dans le Cuba de la Période Spéciale. L'holocauste surmontée, il restait les carences. C'est pour cette raison que Pedro Manuel se consacra à « vider » la tête des clients ayant « l'esprit barbu », à mettre en accusation les idées diffusées à la force du poignet, à extraire la substantifique moelle de ces concentrations crâniennes dans des échanges de corps à corps, à improviser une partie du prosélytisme libertaire dans lequel il était également un profanateur. De son « courage et parce qu'il est fan de rock (interdit à cette époque sur l'Île), il léguerait à son alter ego son nom de famille. Alors que tous disait « non », elle dit : « Ro-xy ! ». De ce jeu de mot en espagnol lui viendrait son nom de scène : Roxana Rojo.

Lumières, caméra, action

Il s'adonna à voyager dans le monde entier, à faire des documentaires, à accorder des interviews insipides ou enrichissantes et à accroître son égo à travers le « bavardage » : sûr de lui et ingouvernable.

Ce n'est qu'après l'année 2000 que des propositions de travail commencèrent à lui parvenir. Il y eu un documentaire marquant et multi-primé d'une université américaine (Sin embargo/Nevertheless, 2003, de Judith Grey) qui essayait de démontrer les capacités des cubains pour ne pas s'enfoncer dans la misère en apprenant à tout recycler. Le cinéaste cubain  Enrique Colina les inclua, Elle et Lui, dans son mémorable documentaire Los bolos en Cuba (2008) pour parler de l'omniprésence soviétique dans les œuvres et les vies insulaires.

Actuellement, le documentaire Máscaras (qui s'intitulait à la base Máscaras en el proscenio) est sur les écrans. Il tente de « découvrir » la versatilité professionnelle qu'il peut y avoir dans le discours de résistance politique, sociale et culturelle de certains transformistes cubains.

Vingt après sa « Première » au Mejunje de Santa Clara, Pedro Roxana Rojo se livre aux habitants de son Île.

Vingt ans

Insinuer que « la russe » a des fans qui la harcèlent est un mensonge. Il lui reste quelques amis fidèles, des admirateurs tardifs et d'autres curieux ingénus qui préfèrent rire de ses histoires que de s'effondrer face aux plaintes quotidiennes. Et elle a également quelques détracteurs qui ne comprennent toujours pas ce qu'il y a bien pu se passer...

Elle les laisse dire...