Entretien avec Miguel Barnet (1/2)

2012-10-10 04:17:48
Entretien avec Miguel Barnet (1/2)

Publié dans Opus Habana, Numéro 3, 1998

Précurseur du "roman-témoignage", vice-président de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba, délégué à l'assemblée du pouvoir populaire, Miguel Barnet a une conception originale du temps qui passe.

Il vit entouré d'horloges de toutes sortes : verticales, horizontales, numériques, mécaniques. Il possède aussi une montre à deux fuseaux horaires. Mais sa plus belle pièce reste son carillon de Brême, datant de 1879, qui trône mystiquement dans sa salle à manger.

La Fondation Fernando Ortiz, que vous présidez, donne une vision critique de l'œuvre de cet écrivain cubain. Quels en sont les objectifs?

La fondation Fernando Ortiz est un projet ambitieux. Je considère cet homme comme le plus grand Homme de science et de culture de ce siècle. Ortiz a été un pionnier dans l'anthropologie sociale. Son œuvre est magistrale et détonante. Elle a réussi à remettre à plat les idées traditionnelles sur l'identité nationale cubaine.

Personne avant lui n'a pu mêler aussi habilement la sociologie, la psychologie et la politique. C'est pourquoi la fondation Ortiz souhaite mettre en avant le legs d'un explorateur des temps modernes. Nous avons publié la biographie de l'écrivain, l'intégralité de ses œuvres mais aussi certains ouvrages de son époque que nous avons voulu sauvegarder : Perioca sociográfica de la cubanidad, d'Elías Entralgo, ou encore El romance en Cuba de Carolina Poncet. Ces livres ont eu un tirage très réduit lors de leur première publication. Nous avons souhaité redonner la véritable place à leurs auteurs : Enrique Sosa, Jesús Guanche et d'autres.

La fondation Ortiz se concentre sur trois domaines d'études : les racines africaines, hispaniques et asiatiques de l'île de Cuba.

Miguel, pensez-vous avoir réussi à comprendre votre pays à travers ses relations sociales? Cet « ajiaco » cubain n'est-il pas incompréhensible?

J'étais jeune quand j'ai fait cette affirmation ("Cuba est un ajiaco", l’ajiaco est une sorte de soupe contenant plusieurs ingrédients). Je n'étais pas tant intéressé à comprendre les Cubains. Il est en fait très difficile d'analyser objectivement la réalité cubaine. Les stéréotypes sont nombreux et trompeurs : le Cubain est frivole, superficiel, fêtard... Je m'attarde à les contredire. Je pense plutôt que le Cubain est relativement complexe, il a dû et su faire face à de nombreux défis politiques, économiques et sociaux au cours du siècle dernier.  Et il a su s'épanouir et mûrir durant ces années pour arriver aujourd'hui à une stabilité morale durable.

En tant que Cubain, je jouis de cette complexité et de ces contradictions en montrant ma fierté d'Homme résistant face à l'adversité. L'apport de l'Homme africain à notre culture va bien au-delà du créole. Les valeurs éthiques et philosophiques dépassent probablement les legs artistiques, musicaux ou littéraire. D'autre part, je me sens très proche du monde andalou, sans pour autant me dire plus andalou que catalan ou yoruba.

L'Homme cubain actuel est une combinaison différente de ce qu'il était il y a 40 ou 140 ans. L'étude psychologique du Cubain montre qu'il a réussi à dépasser "la gêne du colonisé" pour s'épanouir individuellement. Je crois que les quarante années écoulées depuis la révolution nous ont fait avancer de façon accélérée.

Quelle est la qualité que j'admire le plus chez le Cubain? Sa liberté mentale et sa facilité d'aller au-delà des préjugés ankylosant l'être humain.

Cela restera un mystère mais mon expérience me fait dire qu'un grand nombre d'étrangers viennent à Cuba davantage pour rencontrer cet Homme bienveillant plutôt que pour admirer la forteresse du Morro ou les plages de sable blanc.

Opus Habana

Dédiée au patrimoine historico-artistique depuis 1995, « Opus Habana » est la revue institutionnelle de la Oficina del Historiador (Bureau de l’Historien) de La Havane, acteur principal du chantier de restauration de la Vieille Havane, déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1982 par l’UNESCO. A caractère quadrimestriel et avec un tirage de 3000 exemplaires, « Opus Habana » est dirigée par Eusebio Leal Spengler, l’Historien de La Havane en personne. Alors que la tendance était à l’économie et la survie dans les années 1990, Eusebio Leal Spengler a su tirer partie des difficultés du pays et obtenir de Fidel Castro une certaine autonomie qui, conjuguée à un extrême talent, lui a permis de transformer la Oficina del Historiador en une véritable entreprise: hôtels, restaurants, boutiques, musées, chantiers de restauration voire de construction etc. « Opus Habana », comme l’Historien, se consacre donc au patrimoine culturel, et en particulier à la réhabilitation de la Vieille Havane. La revue rassemble des intellectuels de prestige, architectes, historiens, sociologues, écologues etc. qui collaborent régulièrement à sa publication, tant dans sa version papier que dans sa version numérique. « Opus Habana » est aujourd’hui une référence, consultée par un public national et étranger. En outre, la présence notable d’artistes plastiques de renommée, notamment en raison de leur contribution aux couvertures et différentes illustrations, en fait également une référence incontournable de l’actualité dynamique et hétérogène des arts plastiques cubains.

Page web : http://www.opushabana.cu/

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