Entretien avec Miguel Barnet (2/2)



Publié dans Opus Habana, Numéro 3, 1998

Le soleil écrasant redonne l'esprit à Miguel Barnet. Tout d'un coup, il se rappelle de la date d'aujourd'hui (le 24 septembre) et sa signification : c'est le jour de la Vierge de la Mercedes, Obbatalá.

« Je devrais m'habiller en blanc », bougonne-t-il en essuyant la sueur de son visage avant de prendre la pose pour notre photographe. « Je suis souvent iconoclaste ». Soudain, il fouille dans une poche et en ressort un collier de grains blancs. « J'aime tout de même les traditions de ce pays », dit-il. Il repose le collier dans sa poche.

Dans quelles mesures vos études ethnologiques sur les origines africaines de Cuba ont-elles modifié votre vision de l'Île?

Devant l'Assemblée Populaire, j'ai affirmé qu'il fallait étudier non seulement les mythologies romaine et grecque mais ne pas oublier la mythologie africaine qui a énormément codifié le peuple cubain

De même, il faut aussi étudier la culture populaire espagnole, trop peu connue (que savons-nous vraiment de la Catalogne, du Pays Basque ou de l'Andalousie?). Comme l'est aussi la culture chinoise, Canton, Macao malgré notre quartier chinois à La Havane. Pourquoi n'étudie-t-on pas dans nos écoles les trois influences qui ont nourri la Mer des Caraïbes : l'Afrique, l'Espagne et la Chine?

Je pense qu'il est nécessaire que notre système éducatif évolue pour que nos jeunes puissent comprendre leur histoire commune.

Cela me préoccupe que de nombreuses personnes pensent que la Regla de Ocha ou la Regla de Palo sont simplement des religions sans connaître la richesse littéraire, musicale et artistique derrière celles-ci. C'est le début du chemin vers la connaissance de notre pays.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Je souhaite diffuser au plus grand nombre le chemin de la connaissance et de la curiosité culturelle.

Quels sont les livres indispensables pour comprendre au mieux notre identité nationale?

Il y en a beaucoup. Pour moi, les principaux sont Contrapunteo cubano del tabaco y del azúcar, de Fernando Ortiz, Indagación al choteo de Jorge Mañach et El ingenio, de Manuel Moreno Fraginals.

Mais il y a aussi les livres plus littéraires tels que El Monte de Lydia Cabrera ou La expresión americana, de José Lezama Lima. Ou la poésie de José  María Heredia ou de plus jeunes poètes s'attaquant aux thèmes des guerres de libération, d'amours interdits, d'évasion ou de culte à la Nature...

Devant tous ces thèmes vivants, la mort paraît une anecdote insignifiante. Rappelons-nous Nicolás Guillén : Iba yo por un camino,/ cuando con la Muerte di/ ¡Amigo! –gritó la Muerte–/ pero no le respondí,/ pero no le respondí;/ miré no más a la Muerte,/ pero no le respondí. (J'allais par un chemin, / quand la Mort a dit / Ami ! – a crié la Mort – / mais je ne lui ai pas répondu, / mais je ne lui ai pas répondu ; / j'ai juste regardé la Mort, / mais je ne lui ai pas répondu.) 

Vous êtes à l'origine poète avant d'être considéré également comme ethnologue, romancier, intellectuel... Ne regrettez-vous pas d'être devenu une figure publique de premier rang?

Tous les grands créateurs, même les chercheurs scientifiques, ont été poète avant tout. La poésie est la mère de la création. Je crois qu'un scientifique, qu'il soit biologiste ou mathématicien, se doit d'aimer la poésie pour exceller dans son domaine. La poésie n'est pas un genre littéraire, c'est un état de l'être. C'est pourquoi je me considère avant tout poète car je me nourris de cette substance.

L'ethnologie est très importante également.  C'est un objectif primordial de comprendre qui nous sommes afin d'être prêts contre toutes tentatives de colonisation, d'asservissement de notre identité, notre principale force.

Je vous dis la vérité : je ne regrette rien de ce que j'ai fait dans ma vie. Si mon œuvre littéraire et scientifique contribue, un tant soit peu, à sauver ce pays et cette révolution, je ne peux que me féliciter. J'assume les risques et également les avantages de me faire offrir le journal chaque matin par le vendeur qui me dit : « je ne peux pas vous le faire payer Barnet. Je vous le donne ». Tout cela m'enorgueillit.

Évidemment, on perd un peu d'intimité mais ma vie privée n'est pas si intéressante après tout. Je suis un homme ordinaire qui lit inlassablement tout ce qui lui tombe entre les mains, qui mange de la gélatine, qui élève des chihuahuas et qui regarde les informations à la télévision. Rien de plus. Je ne bois pas. Je ne fume pas. En y réfléchissant bien, je suis un type relativement ennuyeux!

J'accepte volontiers de promouvoir la culture car je pense que tout intellectuel qui se respecte doit se donner aux autres non seulement à travers son œuvre mais aussi dans son attitude. Notez bien que je souhaite seulement ne jamais être ministre! Je suis bien mieux ainsi.

La Havane continue-t-elle à vous inspirer et vous surprendre?

Alejo Carpentier a dit que c'était la ville des colonnes. Pour ma part, je pense que c'est la ville des colonnes, des coins et des styles. J'ai visité presque toute l'Amérique Latine et je n'ai jamais trouvé une ville aussi mystérieuse et captivante. Parfois j'ai une sensation d'apesanteur dans cette ville. C'est comme si l'Aleph de Borges était contenu à l'intérieur de la ville: tous les chemins, toutes les villes, le monde entier.

Sur une table de l'hôtel Inglaterra, Alfredo Sosabravo, céramiste de renom, m'a invité à inscrire une pensée sur une de ses plus belles pièces. La phrase qui m'est venue à l'esprit fut : « La Habana tiene zonas que nadie ha visto  » (À La Havane il y a des zones que personne n'a vues). Qui peut me dire ce qu'est La Havane? Qui peut me parler de La Havane? Veuillez me pardonner un acte d'extrême vanité : je suis La Havane!