Ernán López-Nussa, un mélange de cultures et d’émotions (2/2)



Le pianiste cubain Ernan López-Nussa a débuté sa carrière professionnelle dans un char de carnaval au côté de musiciens reconnus tel que Edesio Alejandro. Dans la seconde partie de l’entrevue, il nous raconte sa naissance en tant que musicien dans les années soixante-dix et sa relation avec Silvio Rodriguez dans le groupe Afrocuba.

Beaucoup de musiciens de ta génération ont été poussés à jouer plusieurs instruments. Et c’est devenu d’une certaine façon, une norme. En plus du piano, joues-tu d’autres instruments ?

J’ai appris la trompette, la basse et la flûte mais je ne me considère pas comme un joueur. J’ai quand même pratiqué la basse dans un orchestre mais que personne ne s’attende à voir Ernán López-Nussa dans un récital de flûte, de basse ou de trompette !

Quelles autres influences as-tu reçu en plus du fait d'écouter le Septeto National, Bola de Nieve ou Elena Burke ?

J’ai commencé ma carrière musicale dans les années soixante-dix. Et honnêtement, je ne voyais pas au-delà du monde formé de mes amis, de la littérature et de la musique (surtout du jazz et de la musique française). N’oubliez pas que ma mère était française et que, quand elle retournait dans son pays, elle nous rapportait beaucoup de disques.

Entendre de la musique populaire m’a permis de redécouvrir le monde. Regardez les choses curieuses qui me sont arrivées : Emiliano Salvador, par exemple, je l’ai connu chez moi. Même chose pour le quintette de Chucho Valdès qui, à cette époque, passait régulièrement à la télévision avec Paquito de Rivera, Carlos Emilio et d’autres musiciens.

D’autres artistes m’ont enthousiasmé tel le groupe d’Expérimentation Sonore de l’ICAIC, un mouvement d’avant-garde ouvert à divers courants musicaux, à la création originale et à la musique brésilienne.

Irakere est arrivé en 1973. Ils étaient les maestros de la musique. Pour un grand nombre de mes contemporains, Irakere a marqué le passage de l’enfance à l’âge adulte aussi bien musicalement qu’humainement.

Les années soixante-dix sont une époque qui ne se répètera probablement jamais dans la musique cubaine surtout dans la qualité des programmes à la radio et à la télévision. Des orchestres jouaient en live de toute part. Je me rappelle comme si c’était hier la première fois que j’ai vu Los Van Van en direct à la télévision.

Qu’est ce que t’a apporté la rencontre avec Silvio Rodriguez dans le groupe Afrocuba ?

Je vais te faire une confession : travailler avec Silvio Rodriguez a capté tous mes sens. J’ai été attrapé dans les mailles du filet du groupe d’Expérimentation Sonore de l’ICAIC dès la première écoute. J’ai vu Silvio, Pablo Milanés, Sara González et, sans le savoir, je suis devenu fanatique de ces artistes. J’ai encore la chair de poule quand j’écoute "Un hombre se levanta".

Au niveau professionnel, Silvio est très intelligent. C’est toujours un grand privilège de travailler avec une personne de son gabarit. Quand il montait sur scène, il parlait toujours au pluriel en n’oubliant personne.

Il partageait tous les détails et justifiait chacune de ses observations. C’est ce qui m’a donné les bases de mon métier, ce que tu n’apprends pas dans une académie où les cours restent très théoriques. Tout le monde n’est pas capable de bien jouer. On arrange alors le spectacle par une sélection adéquate des œuvres.

Je peux t’affirmer que le travail avec Silvio a été la plus importante étape dans ma carrière professionnelle. Ce fut une période très créative et très riche autant individuellement que collectivement. Nous jouions trois ou quatre heures sur scène sans s’arrêter. Et bien que cela se répétait, c’était à chaque fois une fête !