Être Havanais, c’est vivre La Havane

2012-10-10 03:57:21
Être Havanais, c’est vivre La Havane

Publié dans Opus Habana, Vol. VIII, Nº 1, 2004

L’écrivain cubain Reynaldo González, gagnant du Prix national de littérature en 2003, est un amoureux passionné de La Havane. Dans cette entrevue, il raconte ses expériences et ses découvertes marquantes dans la capitale cubaine. Elles ont été la matière première de beaucoup de ses livres.

Comment expliquez-vous votre passion pour la Vieille Havane et cette volonté de nous la décrire dans vos livres ?

La Havane est une ville singulière. Quand j’entre dans ses palais, leur histoire m’assaille. Chaque recoin, des portes cochères aux entrepôts des rez-de-chaussée, raconte quelque chose. Les espaces seigneuriaux, les appartements des maîtres ou les lieux de servitude sont un témoignage unique sur l’histoire de notre pays.

Marcher autant dans ces demeures et lire énormément sur elles me permettent aujourd’hui de comprendre la fracture sociale existant à l’époque. La vie quotidienne entre maîtres et esclaves était violente autant dans les barracón (baraquements) que dans la plantation. Quand je suis dans ces lieux, des fantômes me racontent à l’oreille l’horreur et l’injustice régnant entre eux.

(…)

Si vous deviez choisir quelques textes reflétant le plus votre vision de La Havane, lesquels choisiriez vous ?

La liste pourrait être longue : des textes de Roig de Leuchsenring aux magnifiques descriptions de Fernando Ortiz qui a toujours gardé un œil très humaniste sur la ville. Je pourrai aussi citer Memoria sobre la vagancia en la isla de Cuba de José Antonio Saco, El negro en la economía habanera del siglo XIX de Pedro Deschamps Chapeaux ou encore le livre qu’a cosigné Juan Pérez de la Riva : Contribución a la historia de la gente sin historia.

Le regard des étrangers sur Cuba est tout aussi intéressant. Je pense à Humboldt, Salas et Quiroga, Fredrika Bremer, Madden, Hazard ou De la Sagra. Chacun à leur façon, ces écrivains ont magnifiquement décrit l’île de Cuba et plus particulièrement la ville de La Havane. Les historiens ne sont pas en reste. Roig, ou plus récemment Eusebio Leal, ont dépeint la capitale à travers son histoire.

On peut aussi parler des poètes, des romanciers et de tous ceux qui ont raconté La Havane dans leurs écrits.

Toutes ces personnes ont réussi à mettre en lumière la capitale cubaine.

(…)

Vous avez beaucoup voyagé à l’étranger : Athènes, Rome, Venise, Madrid pour ne citer que ces villes. Qu’est ce qui vous manque le plus lorsque vous êtes loin de La Havane ?

Ses habitants, leur bonhomie naturelle et leur communication spontanée. Aussi son paysage varié, le mélange réussi entre les immeubles et la nature. Si je pars pour une longue période, je ressens le besoin urgent, dès mon retour, de parcourir la ville : des verdures de la cinquième avenue jusqu’à l’église de Paula. Tout cela emplit mes sens.

Durant la dernière décennie du XXème siècle, vous avez dirigé la cinémathèque de Cuba. Qu’est ce que le cinéma vous a appris de La Havane ?

Tomás Gutiérrez Alea, un grand ami à moi, a brillamment filmé La Havane. Il l’a fait comme un bon père de famille, en montrant les grandeurs et les bassesses de la ville.

Dans son film Memorias del subdesarrollo, les protagonistes arpentent La Havane et y connaissent l’amour et le danger, sur ses trottoirs et sous ses arbres. Je partage cette vision singulière. Les gens semblent préoccupés pour leur survie. La Crise d’octobre et celle des missiles approchaient. Les risques de disparaître attisaient le patriotisme des cubains. Le protagoniste est indécis. Il se retrouvera dans les rues accidentés quand une vitrine lui restituera son image fractionnée.

La Havane semble alors inquiète et anxieuse. Les canons s’accumulent sur le Malecón. Les habitants respirent un air lugubre. On entend les chants révolutionnaires de ceux qui ont décidé de s’unir pour défendre leur patrie. La Havane est le symbole glorieux de Cuba. Peu de portraits de La Havane montrent avec un tel réalisme la passion de ses habitants.

Quelques années plus tard, Titón montrera une autre Havane dans Fraise et chocolat. Les protagonistes vivent alors leur amour dans les parcs de Miramar. L’un d’eux s’interrogera sur lui-même de façon persistante devant la vitrine d’un commerce. Ses doutes semblent inhérents à la réponse que La Havane peut lui offrir.

Celui qui aime la ville ne veut pas l’abandonner. Celui qui apprend à la connaître devient rapidement familier avec elle. La Havane joue un rôle essentiel dans le cinéma de Titón et dans celui d’autres cinéastes dont je suis proche. La Havane est magnifiée, dans ses diverses facettes, affrontant glorieusement son destin.

(…)

Plusieurs écrivains ont raconté la vie nocturne à La Havane. En avez-vous de bons souvenirs ?

Ma première Havane a été celle de la nuit vedadense (quartier du Vedado) avec sa chaleur et son dynamisme en plein essor. Les guitares et les voix des chanteurs nous appropriaient les sens.

Je ferme les yeux et me voit allant écouter Elena Burque au club Scheherezada ou Felipe Dulzaides accompagnant Doris de La Torre à l’Imágenes, haut lieu de l’empire de Frank Domínguez. Je monte au Gato Tuerto où Sergio Vitier encore adolescent anime les lieux pendant que Portillo de La Luz chante Contigo en la distancia. La nuit démarre, je monte alors à La Gruta où la voix d’Esther Montalbán fusionne avec les notes de son pianiste. Je termine au comptoir du Saint John’s m’extasier devant la voix rauque de José Antonio Méndez.

C’était une Havane à la portée de tous. Une « rampa » des rencontres et des séparations, des promenades sentimentales et des nuits blanches musicales. J’y ai marché avec Julio Cortázar parlant de littérature, s’asseyant sur le trottoir pour faire une pause et terminant la promenade sur le Malecón, rempli des confidences et des projets.

Cette vie correspondait à un âge ancien mais a laissé sa marque encore aujourd’hui. C’était et c’est encore La Havane. Chaque chanson et chaque soupir avaient un sens particulier. La beauté de cette ville réside dans sa pluralité.

Si je vous demande qu’est ce qu’être havanais pour vous, que me diriez vous ?

Être Havanais, c’est vivre La Havane.

Opus Habana

Dédiée au patrimoine historico-artistique depuis 1995, « Opus Habana » est la revue institutionnelle de la Oficina del Historiador (Bureau de l’Historien) de La Havane, acteur principal du chantier de restauration de la Vieille Havane, déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1982 par l’UNESCO. A caractère quadrimestriel et avec un tirage de 3000 exemplaires, « Opus Habana » est dirigée par Eusebio Leal Spengler, l’Historien de La Havane en personne. Alors que la tendance était à l’économie et la survie dans les années 1990, Eusebio Leal Spengler a su tirer partie des difficultés du pays et obtenir de Fidel Castro une certaine autonomie qui, conjuguée à un extrême talent, lui a permis de transformer la Oficina del Historiador en une véritable entreprise: hôtels, restaurants, boutiques, musées, chantiers de restauration voire de construction etc. « Opus Habana », comme l’Historien, se consacre donc au patrimoine culturel, et en particulier à la réhabilitation de la Vieille Havane. La revue rassemble des intellectuels de prestige, architectes, historiens, sociologues, écologues etc. qui collaborent régulièrement à sa publication, tant dans sa version papier que dans sa version numérique. « Opus Habana » est aujourd’hui une référence, consultée par un public national et étranger. En outre, la présence notable d’artistes plastiques de renommée, notamment en raison de leur contribution aux couvertures et différentes illustrations, en fait également une référence incontournable de l’actualité dynamique et hétérogène des arts plastiques cubains.

Page web : http://www.opushabana.cu/

Sur le même thème