Festival de Ballet, Balletmania



Yeux ronds et brillants mais éteints, nez aquilin, première jeunesse lointaine… impressionnante et intensément glamour, Alicia Alonso, baignée par la lumière du projecteur, reçoit debout, devant les fauteuils d’orchestre du Gran Teatro de La Habana, un déferlement d’applaudissements. Chaque fois que Alicia va au théâtre, les spectateurs estiment qu’une ovation s’impose. La Alonso, qui incarne la grande dame, constitue l’âme du Ballet National de Cuba. Toute proposition adressée à la compagnie exige son approbation. Rien d’étonnant à cela, Alicia lui a consacré toute sa vie.

Au début de la Révolution, Fidel a alloué des ressources considérables à la création de la compagnie et Alicia Alonso et ses collègues ont bientôt amené le ballet au peuple à travers des spectacles de ballet et des ateliers organisés le plus souvent dans des endroits inouïs. Les films d’archives montrent des pas de deux parfaits, interprétés par des princesses en tutu et en paillettes et des princes portant des vestes en velours et des maillots, entourés d’ouvriers stupéfaits.

Né en 1960, le Festival international de ballet, dont la vingtième édition a eu lieu en octobre de l’année 2006, constitue un événement majeur dans la vie du ballet cubain. Des passionnés de cette manifestation provenant du monde entier se donnent rendez-vous pendant le Festival car, malgré les conditions austères dans lesquelles les danseurs cubains doivent s’entraîner et faire leurs répétitions, malgré les rideaux décrépis du Gran Teatro, un des meilleurs ballet du monde est dansé sur cette scène. Les compagnies étrangères sont intéressées à recruter les étoiles cubaines qui décident parfois de quitter le pays.

Or, lorsque, intelligemment, Alicia Alonso leur lâche la bride, les étoiles reviennent le temps d’un festival en tant qu’artistes invités pour danser avec leurs compatriotes. L’exemple le plus remarquable est celui de Carlos Acosta, fils d’un camionneur qui l’a inscrit à l’école de ballet pour lui épargner des problèmes. À 16 ans, Acosta a remporté le prix de Lausanne. Maintenant, en tant qu’artiste invité principal du Royal Ballet de Londres, il ne cesse de captiver le public du Covent Garden et de temps en temps traverse l’Atlantique pour subjuguer les Havanais (et les visiteurs chanceux qui ne paieront qu’une somme dérisoire pour un fauteuil d’orchestre) avec son interprétation de Apollo de Balanchine ou du filou et sensuel Basile de Don Quichotte.

Grâce au travail de divulgation de Alicia Alonso, le ballet a été accepté inconditionnellement dans une société plutôt machiste comme Cuba et la profession de danseur de ballet est considérée comme tout à fait normale pour les hommes : certains des jeunes danseurs bénéficient du soutien d’une masse féminine qui ne rate jamais leurs interprétations. Mais les admirateurs ne sont pas toujours des femmes : une bonne partie des amoureux du ballet à Cuba sont aussi tapageurs que Noël, toujours au bord du travestisme – on aimerait parfois qu’ils passent outre leurs doutes et qu’ils s’habillent avec des robes de nuit fabuleuses pour aller au théâtre. Mais, la charmante idiosyncrasie des amateurs de ballet à Cuba réside dans le fait que pour chaque « papillon » il y a un vieux balayeur ou un vendeur de cacahuètes qui connaît par cœur les principales chorégraphies et qui, en découvrant la moindre erreur ou une danseuse étoile trop créative par rapport aux pas originaux, n’hésitera pas à attendre, furibond, à l’entrée des artistes, pour exprimer succinctement son opinion au coupable.

Personne ne peut rater le Vingtième Festival.  Parmi les principales attractions, citons les présentations en tant que solistes de Carla Fracci (danseuse étoile et directrice de l’Opéra de Rome), de Julie Kent (danseuse étoile de l’American Ballet Theater), de Joaquín de Luz (du New York City Ballet) et du spectaculaire et très applaudi Carlos Acosta, dont les sauts exécutés sans effort et les suites de tours lentes et équilibrées, qui seraient vraiment insolents sans l’humour qui accompagne leur exécution, provoquent chez les connaisseurs une séquence merveilleuse de souffles coupés, de rires et d’applaudissements en récompense d’une exécution impeccable.

Trois théâtres de La Havane accueillent le Festival, le siège principal étant le Gran Teatro de La Habana, dont l’architecture et le décor somptueux s’apprécient comme une entrée esthétique, avant le plat de résistance. Des danseuses aussi prestigieuses que Fanny Elssler, Anna Pavlova et Maïa Plissetskaïa se sont produites sur sa scène. Les danseurs qui s’y présentent pour la première fois, piqués par la curiosité, s’intéressent aux lumières rouges et vertes installées à la corbeille. C’est avec étonnement qu’ils apprennent que Alicia Alonso a continué d’interpréter tous les rôles qui ont fait sa renommée jusqu’au moment où elle a perdu complètement la vision et que seules les lumières rouges et vertes, qu’elle pouvait à peine distinguer à travers le voile croissant de la cécité, guidaient ses pas. 

Les soirées de gala d’inauguration et de clôture du Festival ont lieu au Gran Teatro où deux nouvelles chorégraphies sont présentées : l’une consacrée spécialement à la Fracci, et l’autre, basée sur Tableaux d’une exposition de Modest Mussorgsky, dont la scénographie sera prise en charge par douze peintres cubains contemporains de renom. Le Ballet national de Cuba représentera pour la première fois une œuvre du canadien Jean Grande-Maître, avec musique de Mozart, à l’occasion du 250e anniversaire du grand compositeur, et La Ronda du lauréat chorégraphe cubain Ivan Tenorio.                                

Des ballets classiques, y compris les versions du Ballet national de Cuba du Lac des cygnes et de Giselle, seront présentés au théâtre Nacional, situé sur la place de la Révolution, alors que les interprétations des compagnies invitées et les programmes de concert offerts par des solistes cubains et étrangers auront lieu dans le théâtre Mella du Vedado. L’événement le plus émouvant sera sans doute les deux représentations de Don Quichotte, en plein cœur du centre historique de la ville. La façade baroque de la Cathédrale de La Havane et les arcades et colonnes subtilement illuminées des petits palais coloniaux espagnols qui entourent la place seront une scène unique pour une pièce qui récrée des passages de l’œuvre capitale de la littérature espagnole. Le Festival dépasse le cadre de la capitale.  Les théâtres Sauto et Cárdenas, dans la province de Matanzas, et Tomás Terry de Cienfuegos et la salle Mirta Pla de Güines, seront aussi en fonction du Festival.

Un cours de technique, de style et de concepts interprétatifs de l’École cubaine de ballet (bnc@cubarte.cult.cu) sera dispensé à des étudiants avancés. Cependant, pour ceux d’entre nous, pour qui l’exécution d’un fouetté demeure un mystère impénétrable, il y a beaucoup à observer, à profiter et à débattre, en commençant et en finissant par le visage pâle et impérieux et par le sourire carmin implacablement bienveillant de la Mère du ballet cubain qui regarde sans voir la scène depuis sa place habituelle sans que rien ne lui échappe.