« Festival Leo Brouwer, le dernier? »



Le festival de Musique de Chambre Leo Brouwer fête cette année sa sixième édition et pour cette occasion,  grands artistes de la scène nationale et internationale seront présents. Mais une annonce a eu l'effet d'une bombe il y a quelques jours  : ce serait le dernier festival proposé à Cuba. En effet, le compositeur, directeur d'orchestre et guitariste qui a donné son nom à cet événement, celui qui est considéré comme l'un des musiciens vivants les plus brillants du pays, a fini par dire : « j'arrête ».

Pourtant, à 75 ans, Leo Brouwer est loin d'être fatigué. Il n'y aura certes plus de festival à Cuba mais des concerts et des cycles thématiques auront toujours lieu.

Isabelle  Hernández, directrice et productrice du festival, précise qu'on aura droit à « du Léo Brouwer » encore longtemps.

Par : Raquel Ávila

Samedi après-midi, dans les bureaux où se prépare le festival qui démarre dans quelques jours, le rythme n'était pas trépident malgré l'importance du travail restant à accomplir, comme la confirmation d'artistes, de lieux, de planning de répétitions… « Nous n'avons pas eu un seul week-end de repos depuis six ans ». Bien qu'elle utilise la première personne du pluriel, Isabelle fait surtout référence à sa  propre situation car c'est elle qui est réellement derrière toutes les décisions de programmation et de production de l’événement.

Pourtant elle n'a pas l'air d'en avoir assez. Son aspect menu et son côté guillerette dévoilent une femme énergique et persuasive, capable d'arracher un «oui» au plus récalcitrant. Grâce à ses compétences et par la réputation et le talent de son mari (en plus du travail, elle partage la vie du Maestro), le festival figure parmi les événements culturels de référence dans le pays. Pour sa sixième  et – selon ce qui a été annoncé – dernière édition, il y aura ainsi sur scène plus de 200 musiciens en provenance d'une dizaine de pays. Les têtes d'affiche cette année sont l'espagnol  Jordi Savall, l'américain Yo-Yo Ma – considéré comme le meilleur violoncelliste vivant au monde -, le violoniste norvégien Henning Kraggerud, le chanteur de rock argentin Fito Páez ou bien encore le pianiste cubain Chucho Valdés.

Isabelle a accepté de répondre à quelques unes de nos questions.

Festival Leo Brouwer

Comment est née l'idée de faire ce festival?

Un jour, nous nous sommes rendus à  São Paulo pour un festival débuté à l'Université Centrale de cette ville, festival où  Leo Brouwer était invité à participer. En plein festival, l'idée a surgi: «Pourquoi ne pas en faire un à La Havane?». D'autant qu'au même moment, débutaient les célébrations du 70ème anniversaire du Maestro. En rentrant à La Havane, nous avons commencé à peaufiner cette idée. C'était en 2009. Au départ, nous l'avons lancé comme un festival unique – il ne devait pas y avoir de suite.

A la fin de ces quatre concerts, les gens nous demandèrent si nous allions en organiser à nouveau l'année suivante. Ce n'était pas prévu initialement mais nous nous sommes dit : « pourquoi pas ? ». Et c'est ainsi que nous avons fait une nouvelle édition en 2010, jusqu'à celle de cette année qui sera la sixième et qui marquera également le 75ème anniversaire du Maestro.

Il s'appelle «Festival de Musique de Chambre» mais on est loin de ce que le public associe en général à ce genre de musique. Quel est l'objectif du festival?

Les idées de Léo BROUWER ont toujours été très variées. Depuis les années 50, où il jouait déjà en professionnel, il n'a jamais eu de préjugés sur les musiques, quelles qu'elles soient : musique pour danser, musique de films… C'est avec cette même intention, décomplexée des clichés et des genres, que nous faisons ce festival.

Le prétexte de la musique de chambre est dû au fait qu'initialement, nous n'avons pas voulu inclure de formats symphoniques. Mais nous avons également voulu élargir le concept. La musique de chambre se joue dans une pièce avec l'objectif de proposer un concert intime. Mais on peut aussi obtenir cela avec d'autres genres… Par exemple pourquoi ne pas qualifier de musique de chambre un trio de jazz ?

Depuis que cette idée a surgi, nous avons voulu également nous démarquer des autres festivals de musique de chambre. Y compris avec la guitare. Car pour l'ensemble des organisateurs de festivals du monde entier, la guitare est l'instrument bâtard, inférieur et populaire. Or, dès les premiers instants, nous avons annoncé que nous ferions un festival de musique de chambre incluant la guitare.

Quel genre de public assiste aux concerts?

Le public est très varié. Il est vrai que le nom «Festival de Musique de Chambre» peut limiter un peu l'accès aux personnes qui n'ont pas la culture de la musique classique. Cela fut le cas lors de la première édition. Mais dès la deuxième, le public a commencé à refléter la diversité que proposait le festival. Et c'est là que nous avons lancé notre slogan: «l'union parfaite des musiques intelligentes». Ceci facilita la compréhension d'un mélange de musiques de différents genres, mais dont le format est celui de la musique de chambre.

Puis, pour la troisième édition, nous avons également inclus de la musique pour enfants.

Et point également particulier, nous avons toujours rêvé de pouvoir le rendre totalement gratuit, ce qui est très difficile à réaliser : les théâtres et les salles de concerts ont des coûts de location. Mais nous essayons toujours de proposer les prix les plus bas pour le public cubain.

Il y a de nombreux artistes nationaux et internationaux renommés qui participent à l'édition 2014. Dans un pays comme Cuba, ayant une grande pénurie de moyens techniques et des difficultés de financements, comment parvient-on à organiser un tel festival?

Dès lors qu'il y a de l'amour et le désir de faire quelque chose, je crois que l'on y arrive. On l'organise tout depuis ce bureau avec une équipe de travail qui part du principe que nous devons protéger et promouvoir ce qui nous appartient. Personne ne nous a dit de le faire.

Mais c'est en effet difficile à organiser car les moyens de production sont très limités. Par exemple, on arrive dans un théâtre et il n'y a pas de bon piano. Le Théâtre  Martí a un Steinway qui a été donné par le Maestro Salomón Mikovsky, ce qui fait de nous des chanceux puisqu'il nous offre un piano chaque année depuis deux ans. En dehors de cela, il y a peu de lieux qui aient les lumières et le son appropriés, ce qui rend la tâche très compliquée.

D'autres difficultés de production sont liées au financement. Le festival est payé avec l'argent du Maestro et de collaborateurs. Nous avons aussi le soutien d'hommes d'affaires étrangers qui résident sur l'île. Mais pour cela, l'équipe va littéralement dans la rue « chercher de l'argent ». mais cela ne suffit pas pour couvrir toutes les dépenses. Étant donné que nous nous fixons comme objectif de faire venir de grands musiciens, cela implique certaines contraintes techniques et logistiques. Et le budget de production augmente.

En lien avec ces difficultés d'organisation, vous avez dû annuler le concert d’inauguration de Bobby McFerrin. Que s'est-il passé?  

Ce concert est reporté, ce qui est une bonne chose puisque cela prouve que ni lui ni son équipe ne rejettent le fait de venir au festival ou à Cuba. C'est juste que la structure nécessaire pour qu'ils puissent venir n'était pas prête à temps. Ce qui compte le plus, c'est que cela aura lieu.

Vous avez annoncé que cette édition sera la dernière. Après tous ces efforts et avoir fait grandir le festival année après année, pourquoi arrêter maintenant?

C'est en effet le dernier festival Leo Brouwer à La Havane… mais pas dans le monde. Nous avons d'autres propositions et nous aimerions que le festival soit plus universel. Nous savons que cela a un sens particulier pour Cuba, mais après l'avoir organisé durant un certain temps, nous voulons à présent explorer d'autres lieux. Pourquoi ne pas le faire à Saint Domingue, au Mexique ou en Espagne ?

Cependant, le bureau Leo Brouwer continuera d'organiser des concerts – comme il l'a toujours fait – pour lesquels nous inviteront aussi de grands musiciens internationaux. Le concert de Bobby McFerrin sera reprogrammé dans ce cadre là. Concernant le festival Leo Brouwer de Musique de Chambre à La Havane, le Maestro veut y mettre un terme et nous tenons à respecter sa décision. Le festival a atteint une telle ampleur… 21 concerts, 5 nuits blanches incluant chacune plusieurs concerts… cela montre bien qu'il s'agit de productions énormes. C'est beaucoup de travail.

En faisant le bilan des éditions précédentes, quel artiste vous a le plus marqué?

Un artiste très spécial, car nous l'attendions depuis longtemps, fut le guitariste de Sting,  Edin Karamazov. Ce fut un moment très émouvant car Leo composa une version de trois chansons de Silvio Rodriguez.  Karamazov les a interprétées avec un archiluth, accompagné d'Augusto Enríquez à la voix. Mais il y eu tant de moments spéciaux… La bandurria de Pedro Chamorro… Les sœurs Labèque, dont ce fut un rêve de les recevoir à Cuba, mais également un grand défi… deux pianos? Deux pianos identiques à La Havane? Cela fait partie des miracles qui se réalisent. Les artistes internationaux sont toujours enchantés. Et nous, nous sommes heureux de savoir que, malgré tous les aléas, ils reconnaissent  la qualité de notre production.

Festival Leo Brouwer

Il y a de la musique, bien évidement, mais également du théâtre, de la danse, des arts plastiques… Le festival est très pluridisciplinaire… pourquoi une telle panoplie?

C'est dû au Maestro et à sa vision des choses dont nous parlions précédemment au sujet de la culture. Si je reste aux commandes de la programmation, c'est lui ma source d'inspiration, car j'essaie de faire selon la façon dont il ferait ce festival. Il est vivant et à mes côtés, et bien plus encore... mais j'essaie de lui épargner  toute l'organisation. Ce qui nous pousse à faire ce festival si éclectique, c'est bien lui, car il a toujours réuni tous les arts dans son travail. Il a plus d'amis peintres que de musiciens !

Et toi, en tant que productrice, que t'a apporté le festival?

J'ai appris qu'il faut parfois avoir les pieds sur terre. Je suis une grande rêveuse. J'aime pouvoir créer quelque chose à chaque fois et je me dis toujours : « et pourquoi pas ? ». Mais au moment de passer à l'action, je me rends bien compte qu'il faut être réaliste.

Par ailleurs, cela m'a fait vivre des expériences très diverses : comme pourchasser un camion qui doit livrer un piano ou boucler un planning de route pour 80 musiciens. Ca a été aussi réussir à mettre en place un planning général de répétitions pour tous les musiciens nationaux et étrangers qui participent au festival…

Et dire qu'à la base, je ne suis pas productrice ! C'est tout un défi pour moi qui suis musicologue. Par mes études, ma vie professionnelle devrait être, comme le dit si bien le Maestro, de parcourir du regard des ronds et des traits ou bien lire des livres poussiéreux… ! Mais ce n'est vraiment pas mon genre.