Fidel, la fin d'une époque


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Par Stéphane Ferrux

« Mais où est-ce que vit Fidel ? », voilà une question qu'on ne me posera plus. En visite à Cuba, tous les touristes français abordaient le sujet du « lider máximo » à un moment ou un autre de leur séjour. On vient à Cuba aussi pour essayer de comprendre cette Revolución qui a survécu plus de 50 ans à la barbe des américains.

Samedi matin, tôt, je suis allé au stade comme d'habitude, et même si, en passant derrière le Conseil d’État, un policier en civil à moitié hystérique dans sa voiture banalisée m'a ordonné de descendre du trottoir avec mon vélo, je n'ai rien remarqué de spécial. J'ai discuté avec Dairon Robles, le champion olympique du 110 mètres haies, avec l’entraîneur national de triathlon. On a couru, nagé, l'ambiance n'aurait jamais permis de deviner que le pays était en deuil...

Définitivement, les Cubains n'ont jamais la même vision des choses que le reste du monde. Et pendant qu'on fait la fête en sabrant le champagne à Miami, ici, même en tendant l'oreille, rien...

Aucun commentaire dans la rue au lendemain de la nouvelle, un samedi comme les autres : la rue Belascoaín bondée de monde, sur les places, assis par terre ou sur les bordures des trottoirs, impassible, on est sur IMO, en communication avec les familles disséminées dans le monde entier. On ne parle pas du grand événement ou simplement pour se plaindre de l'interdiction de vente d'alcool ou de diffuser de la musique dans les lieux publics pendant tout le temps du deuil.

 Neuf jours… pendant lesquels les Cubains auront l'occasion de réaffirmer leur « foi » en la Revolución. Dans de nombreuses municipalités, et principalement au mausolée José Martí de la place de la Révolution, tous pourront venir signer le grand livre de condoléances en indiquant, c'est conseillé, son approbation au concept de Revolución dicté par Fidel un 1er mai 2000 : « Revolución es el sentido del momento histórico », entendez : « Être conscient de vivre un moment historique et de profiter de ce moment pour... », premier commandement d'une liste qui redéfinissait, quarante ans après, les valeurs philosophiques du révolutionnaire. Le ressortir aujourd'hui, c'est la façon de pérenniser ce qui restera officiellement comme l’œuvre d'une vie. Les Cubains doivent sentir que ce n'est la fin de rien et que tout continuera sur ces mêmes principes.

Ce lundi, de 9 heures et jusqu'à 19 heures, première activité publique de la semaine de deuil, mais dans le bon ordre et la discipline. Toutes les rues menant à la Plaza de la Revolución sont fermées, on y accède à pied. Aujourd'hui, il y a du monde, « todos a la plaza ». L'affectivité a repris le dessus, c'est le papa, un membre de la famille, quelqu'un qu'on a toujours vu qui nous a quittés. Ce n'est pas l'homme politique qu'on vient saluer, les Cubains ne perçoivent pas vraiment cette dimension, quelques-uns bien sûr, et seulement parce qu'on leur matraque l'histoire du XXe siècle à la télévision durant toute la journée ou que le discours officiel fait partie de leur contrat de travail. L'homme est avant tout un proche, bon, mauvais, on le connaissait, on ira à son enterrement.

D'autres lieux sont prévus à travers la ville pour garantir la fluidité de l'acte. Ce sera pareil demain, avec en plus un grand rassemblement, à 19 heures. Puis, à partir de mercredi, les restes de Fidel revivront la caravane de la liberté, mais à l'envers, de La Havane à Santiago. C'est par cette caravane qu'il était arrivé triomphant en janvier 1959. Chaque province aura ainsi l'occasion de rendre un dernier hommage. Dans la capitale de l'Oriente, son fief, là où il a étudié, il reposera finalement au cimetière Santa Ifigenia, proche de José Martí, de Carlos Manuel de Céspedes, ceux qui représentent l'indépendance et l'émancipation de Cuba. L'acte se déroulera samedi, on y attend le monde entier.

 Ce matin, on est envahi par les journalistes dans la Vieille Havane. CNN a dû démonter son campement. Effectivement, une installation de campagne un peu trop en vue directement sur la place San Francisco de Asís... Aucun respect, ces Américains ! On se prépare au « grand reportage », celui que tous les professionnels nommés un jour à Cuba ont rêvé de couvrir.

 Un des hommes du siècle est mort. La télé cubaine et la télé vénézuélienne, les deux seules chaînes qui transmettront durant les neuf prochains jours, relatent sans relâche les histoires de Fidel, c'est-à-dire l'histoire contemporaine, non seulement de Cuba, mais du monde. Fidel et l'environnement, Fidel à l'ONU, Fidel et les guerres en Afrique, Fidel et la subsistance énergétique, Fidel surtout préoccupé pour le devenir de l'humanité : un visionnaire vient de s'éteindre.

 Certains annoncent qu'ils vont à la place parce qu'ils sont révolutionnaires, et d'autres disent qu'ils n'iront pas parce qu'ils sont… révolutionnaires. Le concept de Revolución n'est pas simple à intégrer apparemment, et selon son milieu, sa position sociale, son travail, on ne l'interprète pas de la même manière. Je suis allé à la Plaza de la Revolución pour rendre hommage au grand homme. Une heure et demie de file d'attente à 23 heures (plus du double en journée), et « tout ça pour ça ! » a crié ma fille en sortant de l'enceinte du mausolée José Martí. Moins de cinq secondes à l'intérieur sans pouvoir même s'arrêter devant cinq militaires au garde-à-vous en apparat, une collection de médailles et beaucoup de fleurs. Et pourtant, ce sont plus de cent mille Cubains et étrangers qui ont défilé ce lundi devant cette pauvre représentation. Dans d'autres lieux de la capitale et dans les villes de province, certains sites organisés pour le dernier hommage permettent aux intéressés de signer le livre non pas de condoléances mais de ratification à ce fameux concept que tout le monde ne comprend pas vraiment.

 La télévision cubaine tient la distance. Les personnalités de la culture, du sport, de la politique, s'entrecroisent avec les badauds de la rue au fil des entrevues. Mélange de fanatisme, pleurs, poésie et incohérence avec beaucoup d'anecdotes et d'histoires.

Ce mardi soir, la place de la Révolution a revêtu l'allure des grands jours d'antan, quand le lider máximo incendiait la foule de ses tirades interminables qui pouvaient se transformer en loi le jour suivant. La foule s'étend sur la grande avenue Paseo, jusqu'à la rue Zapata. Et contrairement aux rassemblements du 1er mai, on n'y participe pas par obligation, une grande majorité est présente ce soir par pure conviction, parce qu'il faut être là une dernière fois, qu'une page de l'histoire se tourne, et même sans vraiment intégrer « le sens du moment historique », les Cubains ressentent pendant ces jours la nostalgie d'une certaine image de leur pays.

Remerciement… C'est le sentiment majoritaire d'une grande partie des Cubains. « Fidel est le papa de Cuba » comme a commenté un enfant à la télévision. On ne fait pas la liaison ici entre l'état actuel du pays, les difficultés quotidiennes de chacun et la responsabilité de Fidel Castro envers cet état. On remercie Fidel pour son envergure politique internationale, pour avoir aidé les plus pauvres, pour avoir donné une chance d'étudier, de bénéficier d'une bonne santé, à Cuba et ailleurs.

 L'objectif, le mercredi, est de passer sous la barre des cinq minutes au kilomètre. En train de courir sur le stade José Martí, face au Malecón havanais, j'arrive dans la courbe, avant la ligne droite du 100 mètres. Surgit devant moi la caravane, un motard escortant un véhicule léger militaire et sa remorque. Je la reconnais, c'est la même qu'ils ont utilisée pour le Che à Santa Clara lors de son enterrement historique en 1997. Je fais volte-face sur cette ligne droite et me retrouve donc à courir à côté du convoi. La file de quelques véhicules (un bus, un camion militaire de logistique, une ambulance et cinq voitures civiles) disparaissent en direction du Tunel de La Habana. Ils vont jusqu'à Santiago en prenant le chemin inverse de janvier 1959. Première étape, Santa Clara.

Les images à la télévision cubaine montrent des milliers de personnes le long des artères de la capitale, acclamant le convoi. On le voit traversant l'avenue 23 et descendre la Rampa depuis Paseo… Mais alors… il n'a pas pu passer devant le stade José Martí !? Et qu'ai-je donc vu hier, quel était ce convoi en tout point semblable à celui de la télévision, sans la bâche noire et découvrant ainsi le mini-cercueil sur son autel tracté ? Il y aurait donc eu un double ? Quelle organisation…

 Le 3 décembre, le convoi (ou les convois…) arrivera à Santiago. A 19 heures, un grand rassemblement Plaza de la Revolución Antonio Maceo sera organisé, semblable à celui de La Havane, que l’on imagine avec d'autres personnalités, peut-être internationales. A La Havane, on a surtout eu droit aux discours des non-alignés et donc amis intimes : la Chine, le Viêt-Nam, la Grèce (seul représentant européen), la Russie, l’Arabie Saoudite, le Katar, l’Iran, l’Afrique du Sud... le duo incontournable du Nicaragua et de la Bolivie auquel s'est greffé bizarrement le Mexique. Remarquable intervention de Correa, d’Équateur.

Le lendemain matin, 4 décembre, à 7 heures du matin, on assistera à l'enterrement au cimetière Santa Ifigenia.

Déjà une semaine que le Comandante en jefe est décédé. Discrètement, la musique, le bruit omniprésent des rues de La Havane refait surface. Vendredi dernier, alors que la famille Castro devait être en train de passer un mauvais moment, au contraire, les compañeros de Jean Nicot étaient rassemblés au Paladar El Laurel. Fidel (Fidelito…), le maître des lieux, nous avait préparé un excellent carnero (agneau). Une soirée très joyeuse, cadencée par un très bon Romeo y Julieta édition limitée 2016, proche du Grand Robusto et dont forcément je ne me souviens plus du nom. Mes voisins de dégustation, Maique et Raul Roja, ont comme souvent parlé de la France, de la cuisine française. Nous savons tous qu'il est mal venu d'aborder les sujets politiques ou sociaux. Le Havana Club de quinze ans d’âge a été très apprécié et a dû contribuer à la bonne ambiance. Je suis rentré en taxi et je me demande comment certains ont retrouvé leur chemin. On était alors loin de se douter de ce qu'il était en train de se passer. La nouvelle est tombée un quart d’heure après la fête.

La télévision cubaine, dès le samedi matin, a commencé son marathon : dix jours non-stop à refaire l'histoire de Cuba et donc celle de Fidel. Et parmi les premiers documentaires, quelques heures après l'avoir quittée, Raul Roja, plus jeune que la veille (le documentaire devait déjà dater), commentait ses années de carrière diplomatique proche de Fidel, et notamment l'épisode du discours à l'ONU en 1960 (?) qui dura plusieurs heures. Le diplomate raconte que pendant ce moment historique, il passait régulièrement des notes au grand orateur perché sur la fameuse estrade entourée de marbre vert, et que celui-ci repartait à chaque fois pour une demi-heure de plus… Il menaçait le public de chefs d'États, déjà à l'époque, de l'anéantissement possible de l'espèce humaine si des mesures n'étaient pas prises de manière urgente.

Samedi soir, devant le titan de bronze (la statue gigantesque d’Antonio Maceo), les orateurs se succèdent sur la Plaza de la Revolución de Santiago à la veille de l'enterrement de Fidel. Il sera discrètement inhumé au cimetière Santa Ifigenia durant une cérémonie organisée pour une poignée d'intimes et qui ne sera pas révélée aux Cubains. Ils sont tous plus hystériques les uns que les autres et débitent sans relâche des phrases toutes faites, vides de sens, au rythme d'un auditoire agitant des petits drapeaux à chaque poussée de voix. Et même Raúl, qui avait beaucoup touché le public de La Havane lors de son discours — il est vrai davantage orienté aux anecdotes affectives du frère qu'aux rappels politiques du successeur —, n'arrive pas à capter mon attention avec un contenu historique mille fois rabâché et des trucs faciles d'animateur basés sur des répétitions du genre « podemos » (nous pouvons).

Mais nous pouvons quoi ?

« Avec La Revolución, tout ; en dehors de la Revolución, rien ». Ainsi s'adressait Fidel aux intellectuels il y a une cinquantaine d'années. Une sorte de mise en garde contre la pensée individuelle opposante. Conclusion : aujourd’hui, il n'y a plus de tête pensante, pas de relève pour donner un sens à suivre à la société cubaine et à cette même Revolución.

Les discours du moment s'en ressentent. On pleure Fidel, on regrette son sens de leader, sa faculté à donner le chemin à suivre sur la base de grandes et nobles idées. Les Cubains avec Fidel avaient une « mission universelle » : s'occuper des plus pauvres de ce monde, rétablir l'équilibre des forces entre Est et Ouest, élever l'humanité à « l'homme nouveau ». Ils y ont cru, se fut le moteur de toute une génération, et ça a même donné certains résultats qui font aujourd'hui l'unanimité.

Pendant ces derniers jours, on a donc entendu : « On continue l’œuvre de Fidel », « On a pu, on peut, on pourra », « Je suis Fidel », sur le même registre, comme si rien n'avait changé.

Mais personne ne dit comment, ni dans quel sens ni pourquoi continuer, et continuer quoi exactement ? Car Cuba est aujourd'hui une société qui a perdu sa boussole, où résoudre les problèmes quotidiens, et au mieux imiter les sociétés de consommation occidentales, devient la seule évidence.

Les Cubains s'en rendent compte aujourd'hui seulement. La mort de Fidel est le choc psychologique qui réveille les consciences. Et pourtant, le processus est enclenché depuis les années 2000. Dix ans après la disparition de l'aide soviétique, le pays aurait dû atteindre un nouvel élan sur de nouvelles bases. Avec Fidel, le modèle s'est presque appliqué au travers de l'investissement étranger, des nouvelles entreprises à l’international (santé publique, informatique, tourisme, notamment). Mais ça n'a pas suffi car les Cubains n'ont pas été invités à cette restructuration. Elle n'existe que par la gestion de l'État. Et aujourd'hui, pire encore, seulement à travers des entreprises d'origine militaire.

Aujourd'hui, Cuba a perdu sa mission universelle personnalisée par Fidel et elle n'a pas réussi à la compenser par un positionnement économique qui lui permette de vivre décemment. Les Cubains perdent petit à petit la cohésion sociale qui faisait leur force. C'est chacun pour soi et si on n'est pas content, on s'en va (ceux qui peuvent…)

Ces dix jours de deuil auront fait prendre conscience que la société pourrait bien se perdre, incapable de se prendre en main, incapable de générer des leaders, incapable de se rebeller. Dans ces conditions, la douceur de vivre agréable des Caraïbes reprend le dessus. On vivote en marge de l'ébullition mondiale. « Qui vivra verra, il sera toujours temps de réagir quand le ciel nous tombera sur la tête ! » On l'espère tous.