Filmer à la Ciénaga, est-ce vraiment filmer Cuba?

2014-08-14 20:54:26
Filmer à la Ciénaga, est-ce vraiment filmer Cuba?

Il existe un endroit au sud-ouest de Cuba que l’on retrouve sur presque toutes les cartes postales. Il s’agit de la Ciénaga de Zapata, une zone protégée de par sa biodiversité. Mais peu de visiteurs entendent parler de la population qui vit également dans cette mangrove, à savoir les petites communautés qui l’ont préservée durant des siècles.

Une équipe de jeunes documentalistes décida un jour de les filmer et CUBANÍA vous livre les chroniques de certaines de ces journées.

La poussière du terre-plein se soulève à notre passage et s’engouffre dans le nez, les yeux, sous les vêtements, sur la lentille et les boutons de la caméra… Elle se faufile également sous la tente que nous avons installée sur le camion pour nous protéger du soleil et que nous maintenons fermée. Tout le long du trajet, il n’y a que des arbustes, des chemins et encore et toujours de la poussière.

Le circuit sud de la Ciénaga de Zapata a été tracé par Nico Rojas dans les années 50, mais n’a jamais été complètement goudronné. La route est en bon état jusqu’à Girón, et a été prolongée il y a quelques années jusqu’à Caleta Buena, lieu touristique. Pour franchir les 18 kilomètres restants, on passe une heure de plus à chanceler sous le soleil de plomb de midi. Ce n’est plus seulement le dos, mais tout le corps qui est endolori. Et encore et toujours de la poussière…

Adrián, journaliste et historien du Musée de Matanzas, est également archéologue, anthropologue et a accepté d’être notre guide. Il raconte que lorsque viendra la période des pluies, on ne pourra plus compter sur cette route car, bien souvent, la poussière que l’on y trouve en ce moment est complètement recouverte d’eau. « La Ciénaga a un visage en période de pluie et un autre visage en période de sécheresse. Ce que l’on voit maintenant, on ne pourra plus le reconnaitre à la fin de l’été ».

Cocodrilo, tout comme la plupart des villages de la Ciénaga, est situé sur un banc de sable au-dessus du niveau maximum des eaux. Malgré cela, Adrián nous raconte qu’une fois, le niveau a atteint les maisons. « Tu pouvais ouvrir la fenêtre de la chambre, y jeter un fil avec un hameçon et, peu de temps après, pêcher un poisson ».

Il y a quelques instants, le chemin a cessé de longer la côte pour zigzaguer en direction du nord. Il est plus de deux heures de l’après-midi et le soleil est draconien. Nos affaires personnelles, les équipements sont complètement recouverts de poussière, tout comme nous.

Puis, d’un coup, Adrián se met debout.

-          Regarde. Nous voilà arrivés à Cocodrilo.

-          Regarder ??? – La seule chose que je vois, ce sont des huttes isolées – C’est ça Cocodrilo ?

Seuls quelques poteaux électriques et une antenne de communication de plus de trente mètres de haut nous indiquent une présence humaine. Adrián salue tout le monde par son prénom et le camion dans lequel nous roulons se met à ressembler à la “Papamobile”.

A ce stade là, n’importe quel être humain normalement constitué se demanderait ce qu’il fait là.

Nous sommes venus filmer. Le thème: la survie.

Les cachimberos (producteurs de charbon)

Cocodrilo ne porte pas son nom à cause du reptile mais pour sa crique de Cocos, située à 4 km au sud. Il s’agit à peine d’une petite percée de la mer qui s’avance sur une cinquantaine de mètres le long des récifs tranchants de la côte. Lorsqu’il n’y avait pas de routes à la Ciénaga, les criques étaient le point névralgique du commerce du charbon. Les embarcations en provenance de Cienfuegos les parcouraient les unes après les autres pour charger les sacs de charbon. Et Cocos s’est transformé au fil des années en Cocodrilo suite aux usages abusifs du langage.

Ce lieu connut son moment de gloire lorsqu’il parvint à compter plus de 400 habitants.

Mais depuis les débuts de la précédente décennie, la Ciénaga Orientale de Zapata a été indexée à sa sœur Occidentale, transformant alors ce site en Zone Protégée. C’est alors que fut supprimée d’un coup la tradition centenaire de nombreuses familles. La fin de la production de charbon mit fin à la vie du village. D’autant qu’en contrepartie, aucune alternative professionnelle ne fut proposée aux habitants. Seules trois personnes travaillent officiellement pour l’EMA, l’entreprise forestière qui leur permet de temps en temps de fabriquer de petits fours de charbon (appelés cachimbo) pour leur acheter les sacs à un prix dérisoire. Sacs que l’entreprise revendra par la suite aux touristes, en CUC.

Les habitants de Cocodrilo prononcent le mot cachimbo avec nostalgie. J’ai même entendu quelqu’un dire Cachimbito. Et pourtant, produire du charbon est un dur labeur.

Ramiro, le conteur

Ramiro est une autre version d’El Cuentero (Le Conteur) d’Onelio Jorge Cardoso. Un homme comme il y en a tant d’autres dans les villages qui ont la chance d’avoir quelqu’un qui maitrise ce mélange entre les clichés et le charisme nécessaire pour raconter des histoires à dormir debout. Tout le monde sait qu’elles sont fausses, mais personne ne peut s’empêcher de les écouter jusqu’à la fin.

Un serpent d’un kilomètre de long est inconcevable jusqu’à ce que Ramiro ouvre grand les yeux et les bras pour illustrer le diamètre. Son talent naturel aurait pu être mis à profit ailleurs, lui permettant ainsi d’être présentateur d’un cirque ou bien showman. Mais la cigogne l’a déposé à Cocodrilo il y a 63 ans. Avec lui, les frontières entre la réalité et la fiction se perdent et on ne peut pas l’écouter sans faire l’expérience d’avoir le doute de le croire ou non…

Le courant

Il est 14H30. On a filmé toute la matinée puis on a essayé de faire une petite sieste, mais la chaleur est suffocante. A Cocodrilo, il n’y a de l’électricité que de 10H à midi puis de 18H à minuit. Ponctuel tel un allumeur de réverbères, Raúl vérifie jour après jour le bon fonctionnement du générateur diesel. Le circuit national se trouve à 18 kilomètres via Matanzas, ou bien à 6 kilomètres depuis la province de Cienfuegos. Mais après tout, pourquoi autant de tergiversations puisqu’au final cela concerne moins de 100 personnes habituées à vivre ainsi…

Certains habitants de Cocodrilo se sont renseignées et ont fait quelques calculs. Brancher le village au réseau national coûterait l’équivalent du pétrole économisé si on cessait de brancher le générateur pendant un mois. Si on leur demandait leur accord pour supporter un tel sacrifice, ceci afin d’avoir de l’électricité 24H sur 24, la décision serait tout aussi unanime que la réponse de ce qu’ils leur manqueraient pour être heureux et ne pas quitter le village : « mettez nous le courant ».

Il n’y eut qu’une seule occasion où on leur autorisa de laisser allumer le générateur au-delà de minuit. Les « Cocodrilos », l’équipe de base-ball de Matanzas, était en demi-finale du tournoi national contre les « Industriales » de La Havane.

Filmer Cocodrilo

-          Au fait, mon gars, je trouve que c’est un peu réducteur de ne parler que de survie. Il y a bien plus à dire ici… je ne saurais dire quoi, ne me demande pas, mais ici, il y a bien plus…

-          Je ne peux pas le changer car le projet est basé sur une méthodologie d’investigation.

-          Méthodologie ? Mais non, mon gars, pas avec la tête, pense avec ton cœur, bordel. Fais-moi donc « battre » tout ça !

Adrián m’arrache la caméra des mains. Depuis la Papamobile, c’est à présent lui qui filme.

Est-ce cela Cuba? Si je ne l’avais pas vécu moi-même, jamais je n’aurais pu le croire. A la Ciénaga, il y a une vie bien au-delà de la carte postale.

J’ai posé un ainsi un nouveau regard.

Sur le même thème