Flâneries havanaises : 23 et 12

2017-05-09 18:33:09
P. del Castillo
Flâneries havanaises : 23 et 12

Par P. del Castillo

La Havane ne se livre pas au premier venu. Que l'on cherche à prendre son pouls, et l'on se rendra au parc de la Fraternité, ce grand carrefour à l'entrée de la vieille ville, ou encore aux abords du glacier Coppelia, en plein cœur du Vedado. Son âme, elle, se dérobe à toute cartographie ; nulle part et partout à la fois, elle semble rechigner à se montrer. On la sent, en habitant la ville, son corps. Faute d'y vivre, celui qui baguenaude au hasard de ses rues peut espérer en percevoir quelque écho, pour peu qu'il y soit disposé.

Cité des morts, ville des vivants.

Légèrement excentré dans l'ouest du Vedado, au croisement des rues 23 et 12... Un endroit chargé d'histoire à quelques encablures du Cementerio de Colón, point de départ de cette promenade, ou plutôt de cette déambulation. L'imposante porte principale donne sur la rue Zapata. Surmontée de trois statues incarnant respectivement la foi, l'espérance et la charité, elle assomme le visiteur. Érigé dans la deuxième moitié du XIXe siècle, d'une surface de 560 000 m2, le cimetière est une véritable ville dans la ville. Blanche et silencieuse, la nécropole n'est jamais lugubre ; elle semble plongée dans une léthargie qui n'en finit pas. Le sommeil plutôt que la mort. La faucheuse, éblouie par la magnificence des grands tombeaux de marbre, semble défiée par les mausolées monumentaux dont le cimetière est parsemé.

C'est ici que reposent le chef indépendantiste Máximo Gómez et la mère de José Martí, Leonor Pérez, au milieu d'une foule d'anonymes dont les noms témoignent de la diversité d'origine des habitants de la capitale. En revenant sur ses pas, à l'ombre du porche du bâtiment administratif accolé à la grande porte, le flâneur remarque une demi-douzaine d'hommes désœuvrés, vêtus de bleus et de débardeurs. Ces hommes, ce sont les fossoyeurs de Colón : « On attend que la voiture soit dispo pour porter le cercueil jusqu'à la tombe. »

Il est quatre heures sonnées, le soleil s'entête à taper. Sur le petit parking qui fait face à la grande porte, au volant de son américaine décapotable lustrée avec soin, un chauffeur de taxi regarde sa montre : il attend des touristes qui ont bravé la chaleur pour visiter le cimetière. À quelques pas de là, un grand fromager semble veiller sur la nécropole. Aux pieds de l'arbre sacré, un petit tas de bananes et une poule morte en décomposition rappellent au musard que les lieux sont sous la protection d'Oyá, déesse des cimetières dans la santería 1. Il se prend aussi à songer à ces histoires de paleros 2 qui, la nuit tombée, viennent déterrer des ossements pour communier avec les trépassés... Parcouru par un bref frisson, il presse le pas et aperçoit les marchandes de fleurs, dont les tables à tréteaux bordent opportunément la rue 12 jusqu'à l'entrée de la nécropole.

Cementerio de Colón, point de départ de cette promenade

Débouchant sur 23, notre flâneur est subitement happé par le brouhaha. À la croisée de la grande artère du Vedado et de 12, un autre axe important qui descend vers le Malecón, le quartier semble voué à brasser les Havanais, qui vont et viennent du petit matin aux dernières heures de la nuit. Face au cinéma 23 y 12, tout le long du trottoir, une multitude de personnes, dont bon nombre d'écoliers en uniforme, prennent leur mal en patience dans l'espoir de voir s'arrêter un bus. On en profite pour jeter un œil sur les bric-à-brac étalés par les vendeurs à la sauvette : vieilles horloges, chaussures aux semelles éculées, livres aux couvertures écornées, chargeurs de téléphones portables...

Souvent retraités, ils proposent Granma et Juventud Rebelde, les deux quotidiens nationaux, à 1 peso cubain soit cinq fois leur prix d'achat ; pas de quoi rouler sur l'or cependant. À côté du kiosque, des jeunes improvisent un match de football. Coiffures dernier cri, tatouages, piercings et torses sculptés par la musculation — souvent complétée par la prise de créatine —, les joueurs tombent volontiers le maillot. L'un d'entre eux, "El Flaco" (le maigre), rate une passe décisive. Immédiatement, des remarques gouailleuses fusent ça et là : "El Flaco" aurait été troublé par le passage de deux femmes, plantureuses, dont les jambes galbées et le déhanché, il est vrai, ne laissent aucun homme indifférent autour de l'arrêt de bus. Interpellées par les footballeurs, elles continuent leur route, amusées.

« Coppelia ! Coppelia ! » crie le chauffeur.

Un vieux monsieur édenté se fraye un passage à petit pas, parmi les dizaines de personnes qui attendent le bus. Il tient dans ses mains des cornets en papier, qui évoquent au promeneur un bouquet de fleurs. "Maní, maní..." (cacahuètes) répète-t-il péniblement tandis que tous les regards se tournent vers 23. Un autobus arrive, sans numéro de ligne. On accourt de tous côtés pour s'enquérir de son itinéraire : « Coppelia ! Coppelia ! » crie le chauffeur. Sa voix est aussitôt étouffée par le vacarme d'une déferlante d'almendrones 3 ; le bleu du ciel est obscurci par les fumées des gaz d'échappement... 23 et 12.

1. Religion apportée par les esclaves yorubas, originaires de la région correspondant au Nigeria, au Bénin et au Togo actuels.

2. Personne pratiquant le Palo Congo, religion d'origine bantoue.

3. Voitures américaines datant d'avant la révolution de 1959.

Habana XXI

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