Flâneries havanaises : Histoire, fiction, palimpsestes



Par P. del Castillo

L'après-midi touche à sa fin au Vedado. Notre promeneur, que nous avions laissé à l'arrêt de bus de 23, rebrousse chemin en direction de 12. À l'angle de la rue, le bar-restaurant La Pelota, nom que l'on donne au base-ball à Cuba, est décoré aux couleurs de l'équipe fétiche de La Havane, Industriales.

Les joueurs de la capitale, au complet sur une photographie démesurée, accompagnent les buveurs, qui s'assoient souvent seuls au comptoir. Les lieux, qui tenaient du glauque il y a quelques mois encore, ont retrouvé une jeunesse à la faveur d'une rénovation. Sur le zinc, en revanche, rien n'a changé et le rhum le dispute toujours à la bière locale, sur fond de reggaeton cubain. L'esprit Pelota.

De l'autre côté de 23 se dresse un bel immeuble blanc de quatre étages, entouré de grands panneaux métalliques qui masquent tout le rez-de-chaussée. Ce grand bâtiment est bien connu des Cubains : c'est à ses pieds que le 16 octobre 1961, lors de l'hommage rendu aux victimes des bombardements qui ont précédé l'invasion de la Baie des Cochons, Fidel Castro annonça le caractère socialiste de la révolution. Théâtre de l'un des grands moments de l'histoire de Cuba, l'immeuble est en travaux depuis un bon nombre d'années déjà.

À quelques pas de là, après avoir traversé 12, on trouve un grand magasin d'alimentation, le célèbre Tencén — officiellement Variedades 23 y 10 — très fréquenté par les Havanais, qui viennent parfois de loin pour s'approvisionner. Sur le seuil de la porte d'entrée, une inscription : Woolworth, le nom officiel du magasin avant la révolution.

Personne ne semble remarquer ce vestige de l'époque néocoloniale, symbole de la tutelle étasunienne, que les clients piétinent à longueur de journée.À force de malmener la phonétique de l'anglais, on en a oublié que par « Tencén », il faut entendre « Ten Cents ». À l'intérieur, c'est pourtant un arrivage d'un stock de bouteilles de cola, certes Made in Cuba, qui provoque une queue kilométrique... Nous disions tantôt que les lieux étaient chargés d'histoire, il serait plus juste de dire qu'ils la condensent.

Des portes de sortie du Tencén, on peut voir une autre file d'attente, cette fois à l'entrée du restaurant Cinecitta : on fait la queue à toute heure, l'appétit aiguisé par les odeurs de pizzas, pour manger dans cet établissement bon marché dont le décor est consacré aux idoles du cinéma... Avec le siège de l'ICAIC et ses studios d'animation, les cinémas Charles Chaplin et 23 y 12, et le centre culturel Fresa y Chocolate, le quartier est incontestablement le centre névralgique du septième art à Cuba.

S'il n'y a pas foule cet après-midi à l’entrée du cinéma Chaplin, qui fait face au Tencén, les abords sont littéralement pris d’assaut au cours des festivals du Nouveau Cinéma latino-américain et du film français, l'occasion de voir des nouveautés à un prix dérisoire.

Attiré par ce programme, le flâneur achète sa place au guichet du cinéma Chaplin avant de gravir les escaliers qui mènent à la petite salle Charlot, pratiquement pleine et fortement climatisée. Les habitués, surtout des hommes d'un certain âge, s'interpellent d'un bout à l'autre de la salle en attendant le début de la séance de 17 heures. On parle de la loterie clandestine et du baseball, on cause surtout cinéma.

Casquette vissée sur la tête, pantalon troué, chemise à demi ouverte, le portrait robot de l'habitué de la salle Charlot ne correspond pas vraiment à l'image que l'on se fait d'un cinéphile. Les discussions révèlent pourtant les connaissances parfois encyclopédiques de ces amateurs ; on assiste aux débats animés et parfois pointus entre spécialistes du western, admirateurs de la Nouvelle vague ou fans de films de kung-fu. Aujourd'hui encore, éclats de rire à des moments inattendus, ronflements intempestifs, encouragements (« Mais vas-y, mec, embrasse-la ! ») ont donné une saveur particulière à la séance. On a parfois l'impression que le film se joue des deux côtés de l'écran en même temps. À la sortie, un petit groupe de jeunes endimanchés patientent pour la séance du soir, pour voir le dernier film cubain ou peut-être un grand succès hollywoodien en 3D.

Si plusieurs acteurs vivent à proximité, la star du quartier est indéniablement Manolo, qui se dirige en direction du Cinecitta. Ce personnage truculent est connu dans toute la capitale où, dit-on, les fous sont légion : « En La Habana hay una pila de locos. » On raconte qu'il suivait des études particulièrement ardues — on parle, entre autres, de physique nucléaire — quand il a « pété les plombs » ("se fundió"). Il faut se figurer un homme à la peau légèrement hâlée par le soleil, souvent coiffé d'une casquette parfois chevauchée par des lunettes de soleil. Sa silhouette élancée et très légèrement courbée est familière à tous les Havanais. Le voici qui déboule dans la pizzeria et salue pompeusement les clients attablés avant de disserter, entre autres, sur les relations Cuba-États-Unis.

Le barman ne se formalise pas et offre même un jus à Manolo. Celui-ci poursuit, grandiloquent. Le nom de Georges Bush est mentionné à plusieurs reprises mais le public, conquis, n'est pas à un anachronisme près. Le Don Quichotte du Vedado glisse un mot doux à une serveuse et, mimant un chevalier qui enfourche son destrier, se lance au galop vers la rue 12. Alors qu'il plaisante avec un groupe de jeunes à l'entrée du Café littéraire, qui n'a de littéraire que le nom, il dégaine tout à coup un colt imaginaire, fait mine de viser notre flâneur... Manolo tire, souffle sur le canon et rengaine. On éclate de rire tout autour, le clin d'œil au septième art a fait mouche. Ici comme ailleurs à La Havane, se dit la victime, quelque peu déconcertée, la frontière entre réalité et fiction tend à se brouiller. Manolo s'engouffre dans un bus. Le cow-boy monte dans la diligence. La nuit tombe sur La Havane.