Frais comme un réfrigérateur cubain

2012-06-07 17:10:39
Silvia Gómez
Frais comme un réfrigérateur cubain

Qu’avez-vous en ce moment dans votre frigo ? Du jambon, des olives noires, de la crème, du parmesan, du saumon fumé, des fraises, une bouteille de Dom Pérignon ? Une boîte avec un sédiment vert oubliée depuis longtemps contenant quelque chose qui n’est plus apte à la consommation humaine depuis des siècles, une bouteille de lait solidifiée avec une odeur répugnante et certains objets fanés à l’aspect lamentable, évidemment organiques mais désormais difficiles à reconnaître ? Des vêtements ? (Possibilité très réelle à Cuba où les personnes sensées refroidissent leurs vêtements avant de s’habiller le matin pendant l’été suffocant.) Les chaussures ? (Il est très cool de courir avec des baskets gelées.) Seulement de la bière ?

Quoi qu’il en soit, vous pouvez être convaincu que rien d’aussi intéressant que dans les 52 réfrigérateurs exposés pendant la Neuvième Biennale de La Havane au couvent de Santa Clara. Ces vieilles armoires frigorifiques obsolètes – qui disparaîtront en raison de l’application de mesures radicales mettant un terme au gaspillage d’électricité au cours en cette symbolique « Année de la Révolution énergétique » – ont été remises à un groupe d’artistes cubains de renommée mondiale qui les utilisèrent à leur guise dans le cadre de la Biennale.

Cette année, la Biennale a dépassé les espaces traditionnels d’exposition pour s’approprier des murs, rues, places, voire des autobus, afin de convoquer un public de connaisseurs mais aussi pour attirer les passants étonnés et curieux. Créée en 1984, la Biennale a gagné en prestige, et réunit aujourd’hui des artistes du monde entier. Conçue au début comme une compétition, elle se réorienta à partir de la troisième édition afin de se focaliser sur l’art contemporain de l’Amérique latine et des Caraïbes, de l’Afrique, de l’Asie et du Moyen-Orient. Les Européens, les Nord-américains et les Japonais s’y sont incorporés par la suite jusqu'à atteindre la vaste représentation qui s’empare maintenant de tous les principaux espaces d’exposition de la ville, et d’un bon nombre de scènes publiques.

Les éditions précédentes avaient pour thème, entre autres, Tradition et contemporanéité dans les arts plastiques, L’art dans le tiers-monde, Art et société, L’individu et sa mémoire, L’un plus proche de l’autre et L’art avec la vie. Cette année, la Biennale a adopté comme idée centrale Dynamiques de la culture urbaine dans le but, d’après ses organisateurs, d’« [...] attirer l’attention sur la culture visuelle contemporaine, redevable dans une large mesure de la prééminence des composants populaires dans l’espace urbain. »

L’une des expositions les plus visitées, commentées et discutées a été Manual de Instrucciones, exposée à l’ancien couvent de Santa Clara dans le centre historique de la ville. Conçue par les peintres Mario Miguel González (Mayito) et Roberto Fabelo – prix national d’arts plastiques 2004 –, l’exposition a eu comme point de départ le travail créatif à partir d’anciens réfrigérateurs, pour la plupart des années 50, qui constitueraient des outils, voire des toiles, pour peintres, céramistes, photographes, sculpteurs, graveurs et spécialistes des installations.

Dans les foyers cubains, le réfrigérateur – dont les caprices sont acceptés avec exaspération affectueuse par ses propriétaires – est considéré comme un autre membre de la famille. Quand tout porte à croire que le réfrigérateur a cassé sa pipe, tout le monde sait où donner le petit coup de pied nécessaire pour que, au bout d’une secousse triomphale, l’appareil démarre bruyamment. Dans un climat comme celui de Cuba l’absence d’un réfrigérateur n’est pas prise à la légère. Aussi consacre-t-on des énergies considérables à le cajoler et à consentir tous ses caprices et lubies.

Les nouveaux appareils sont convoités. Grâce à l’inventivité des Cubains, les réfrigérateurs classiques, à l’instar des voitures qui roulent sur les routes cubaines, continuent de fonctionner même après avoir longuement dépassé la période de garantie. Fidel les appelle «dragons qui dévorent l’électricité » et a promis d’en finir avec eux en les substituant par des modèles chinois plus performants.

Le parcours rapide des salles, couloirs et cours du couvent de Santa Clara, siège actuel du Centre national de conservation et de restauration des monuments à la Vieille-Havane, était plein de surprises extraordinaires. La parfaite finition de ½ lleno~½ vacío (à demi plein~à demi vide) de Rafael Pérez Alonso était une réflexion fascinante sur la relativité. Ángel Ramírez proposait aux spectateurs un austère confessionnal intitulé Hable María (Parlez Marie). Logos de Carlos Omar Estrada transformait le réfrigérateur en appareil audio émettant des sons de la vie quotidienne. Yesterday, una vez más (Yesterday une fois de plus) de David Rodríguez prenait la forme d’une grande horloge plutôt lourde, témoin du caractère éphémère et du passage implacable du temps.

Good Bye Rocco du populaire acteur Jorge Perugorría, protagoniste du film Fresa y Chocolate était un réfrigérateur-sarcophage orné de fleurs dans lequel l’espace ouvert, où l’on peut normalement voir le visage du défunt, était occupé par le vieux moteur épuisé de l’appareilélectroménager et dont le « discours funèbre » a été écrit par le réalisateur Juan Carlos Tabío, rendant ainsi hommage à l’un des plus remarquables réalisateurs cubains, Tomás Gutiérrez Alea. Tributo conmemorativo (Tribut commémoratif) de Nelson Domínguez était dédié au célèbre veguero Robaina : le piédestal de la sculpture était constitué d’une balle de feuilles de tabac alors que le trône était un meuble créole, le taburete [chaise typique des paysans, N. du T.]. Avec un humour cubain caractéristique, Alejandro et Esteban Leyva ont peint en vert olive un énorme General Electric sur lequel ils ont placé des médailles et qu’ils ont baptisé Général Electric.

Que ce soit dans l’expression polyédrique de sujets que les artistes avaient déjà abordés sur des surfaces plates, ou dans la manipulation des objets pour leur donner une signification et créer des associations tout à fait nouvelles, ces réfrigérateurs-confessionnaux-voitures-murs-bateaux-cadenas-trônes-cages-horloges-sarcophages-récipients-icônes-piscines-fours-phares-maisons-rayons à livres, ces appareils sacrifiés, gais, sanglants, ironiques, aimables, iconoclastes, paisibles, lascifs, sarcastiques et irrévérents ont constitué une expression fascinante de la vitalité et de la diversité de l’art cubain contemporain, ainsi que de la symbiose entre l’art et la vie quotidienne qui a exploité au maximum les possibilités expressives d’un engin modeste mais indispensable. C’était une réponse fraîche à un printemps torride.   

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