Hemingway hante toujours La Havane



Que ce soit dans ses bars préférés, dans sa propriété transformée enmusée, ou en compagnie des pêcheurs et fabricants de navires deCojímar, la présence d’Hemingway à La Havane est encore palpable.

En avril 1932, Ernest Hemingway et son ami Joe Russell sont partis en yacht depuis Key West à destination de La Havane pour un voyage de deux jours qui s’est prolongé pendant quatre mois. Parmi les principaux attraits de Cuba, citons la pêche à l’espadon et la compagnie de belles femmes.

Avant et après son séjour à Cuba, Hemingway a eu plus d’épouses et de fiancées que de raison mais le grand amour de sa vie a été le courant du Golfe. Il a écrit que ce courant, avec lequel l’on vit, l’on apprend et l’on aime, a été en mouvement bien avant l’apparition de l’homme, et s’est écoulé tout au long de cette île, longue, belle et malheureuse, bien avant d’être aperçue par Colomb. Ce courant existera, comme il a toujours existé, après les Indiens, après les Espagnols, après les Anglais, après les Nord américains et après tous les Cubains et tous les systèmes de gouvernement et après la disparition de la richesse, de la pauvreté, du martyrologe, du sacrifice, de la vénalité et de la cruauté.

Outre son amour pour la mer, Hemingway était obsédé par la pêche à l’espadon. Il accordait à la recherche de ces poissons majestueux, qu’il poursuivait jour après jour depuis son yacht Pilar, un sens romantique et aventurier. Son point de départ et de retour était fréquemment l’entrée de la baie de La Havane, là où la côte s’enfonce dans la mer et rencontre le courant du golfe et où l’espadon vient souvent manger. Il a même collaboré avec l’Institut Smithsonian dans la classification d’espèces d’espadon et, en 1950, il a promu l’organisation du Tournoi international de la pêche à l’espadon. Après le triomphe de la Révolution, le concours a pris son nom, ce qui ne lui a pas beaucoup plu. L’écrivain l’a dénommé « [...] un tribut posthume de très mauvais goût à un mauvais écrivain vivant. » Cette année-là, le premier prix a été remporté par Fidel Castro.

Hemingway a vécu vingt-trois ans à Cuba. Le Pilar restait mouillé à Cojímar, un petit village de pêcheurs à l’est de La Havane. Le restaurant La Terraza, situé dans ce même village, est encore un site d’évocation prisé par ceux qui veulent ressentir l’ « effet Hemingway havanais ». Assis dans la salle à manger du restaurant par un après-midi d’hiver, dégustant une langouste et buvant du rhum, alors que le vent fort fait vibrer les persiennes et bat l’océan tout en formant une écume éblouissante et ensoleillée, on a le pressentiment que ‘Papa Hemingway’ va entrer au bar accompagné par ses amis de la pêche. C’était de Cojímar qu’il appareillait tous les jours avec Gregorio Fuentes, le capitaine de son embarcation. Fuentes, un vieux loup de mer qui a vécu 104 ans, fascinait les visiteurs de Cojímar en leur racontant des anecdotes de l’époque pendant laquelle il accompagnait Hemingway dans ses aventures, depuis la chasse aux sous-marins allemands dans les eaux de Cuba au cours de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux combats contre des poissons géants.

Nombreux sont ceux qui pensent que l’écrivain s’est inspiré de Fuentes pour créer le personnage de Santiago, le protagoniste tragique du Vieil Homme et la mer, mais ce n’est pas le cas. Un jour, alors que Hemingway et Fuentes naviguaient, ils ont rencontré un vieil homme qui essayait de pêcher un espadon géant. À lui offrir leur aide, l’homme leur a demandé par des gestes de s’en aller. Plus tard, Hemingway a su que l’homme était mort en essayant d’épuiser le grand poisson. Cet événement a été le détonateur du livre de ‘Papa’ qui lui a valu le prix Nobel de littérature. Pour apprécier à quel point il aimait Cuba, il suffit de constater qu’il a déposé en offrande son prix au sanctuaire de la vierge de la Caridad del Cobre, patronne de Cuba.

Rien d’étonnant à ce que Hemingway aima tellement Cuba et y vécut plus de temps que dans d’autres endroits que son style de vie nomade l’amenait à visiter. Il était, lui-même très apprécié de Cuba.  Son machisme implacable l’a rendu populaire à La Havane, où ce trait de caractère endémique impliquant la réaffirmation énergique de la virilité était - et continue d’être jusqu’à un certain point - un mode de vie. Il était un féru des combats de coqs et d’un jeu de balle très rapide et dangereux, dénommé « jaï alaï », très populaire dans l’île à cette époque. À l’instar de nombreux Cubains, il s’éprenait et se détachait régulièrement des femmes, et eut ainsi un grand nombre d’épouses et de maîtresses – propres où d’autrui. À peine arrivé à La Havane, il a vécu une aventure avec Jane Mason, épouse du directeur de la Pan American à Cuba. Jane était créative, intelligente, belle, fascinante, une fine tireuse d’une coquetterie sans pareille. Elle quittait fréquemment sa maison à l’ouest de la ville (résidence actuelle de l’ambassadeur du Canada) pour aller pêcher avec Hemingway. Un jour, agissant avec une folle témérité, elle a escaladé une fenêtre de l’hôtel Ambos Mundos  pour passer la nuit avec lui.

Hemingway fixa sa résidence dans la chambre 511 de l’hôtel Ambos Mundos. Des années durant, cette chambre, avec vue sur la belle place d’Armes et les bâtiments voisins, a été ce qui ressemble le plus à un foyer. De part sa proximité à l’ambassade des États-Unis et à la baie de La Havane, Hemingway  trouva les conditions idéales pour y écrire et créer le Vieil Homme et la mer. L’installation était aussi proche de son bar préféré, El Floridita. Il s’y rendait tous les matins pour boire des daïquiris sans sucre – son record personnel était de onze daïquiris avant 11 heures.

Le daïquiri d’El Floridita n’est pas une boisson légère ; la plupart d’entre nous auraient des difficultés pour articuler un mot après en avoir bu trois ou quatre, mais ‘Papa’ avait certainement développé un nombre considérable d’anticorps contre ce cocktail. Hemingway buvait des daïquiris doubles très froids, cocktails magnifiques élaborés par Constante dans lesquels on ne sentait  pas l’alcool et qui provoquaient la même sensation qu’une descente en ski sur un glacier couvert de neige poudreuse et, après en avoir bu six ou huit, la sensation de descendre le même glacier sans ski. Les glaciers et la neige poudreuse sont des images séductrices lorsqu’on essaie de survivre à la chaleur collante de l’été cubain. Les daïquiris d’El Floridita (jus de citron, marasquin, rhum blanc et glace pilée) produisent un effet singulier : ils se transforment en un vice délicieux. Ce n’est qu’en quittant le tabouret du bar que l’on se demande si on a bien fait d’avoir bu les trois derniers.

Après avoir vécu plusieurs années à La Havane, Hemingway a épousé Martha Gellhorn et acheté Finca Vigía, située à 24 km de la ville. La propriété avait été laissée à l’abandon mais Martha décida de la reconstruire. Leur mariage commença malheureusement à se désintégrer rapidement, à cause de l’abus de l’alcool, des sorties intempestives, du harcèlement de Hemingway et finalement à cause du départ de Martha pour couvrir la guerre en Europe pour la revue Collier’s.

La guerre a fourni à Hemingway un prétexte excellent pour regagner la mer en quête de quelque chose de plus substantiel qu’un espadon. En 1943, les sous-marins allemands circulaient dans le golfe du Mexique dans le but de torpiller des navires nord-américains. Encouragé par l’ambassadeur des États Unis à La Havane, Spruille Braden, Hemingway arma son yacht et partit chasser les sous-marins. Mais il n’eut jamais l’occasion de faire valoir son héroïsme. Un peu plus tard, il se réconcilia avec sa femme en Europe, et tous deux écrivirent pour le compte de Collier’s. Mais ce voyage mit un terme à son mariage, car Hemingway rencontra une autre journaliste, Mary Welsh, qu’il emmena à Cuba en 1946. Ils vécurent à Vigía en compagnie d’une infinité de chats et de chiens,  tout en se rendant fréquemment aux États-Unis, en Europe et en Afrique en quête d’aventures.

Finca Vigía reste dans le même état qu’au moment où Hemingway quitta Cuba. La visite de l’intérieur de la maison est interdite mais les visiteurs peuvent faire le tour et regarder à travers les fenêtres ouvertes. On a la sensation que ‘Papa’ est allé pêcher. Ses livres, ses documents et ses biens personnels se trouvent à portée de main. Tous près, dans le jardin, son yacht Pilar est préservé avec soin. La collection de lettres et manuscrits originaux gardée dans la maison est unique. Récemment, le gouvernement cubain a décidé d’envoyer des copies des documents à la bibliothèque présidentielle John F. Kennedy pour contribuer ainsi à  l’étude de la vie et l’œuvre de Hemingway.

En 1959, après le triomphe de la Révolution, la plupart des Nord-américains sont rentrés rapidement dans leur pays, mais Hemingway a décidé de rester. Il avait connu de près la corruption et l’oppression du régime de Batista et a souhaité « bonne chance » à Fidel Castro dans son objectif d’amener la justice sociale dans l’île oppressée. Cependant, la loyauté envers son pays l’a emporté en 1960, mais personne ne peut quitter facilement Cuba.

Son amour envers l’île et son peuple brille comme un phare dans ses écrits, et ceux, qui comme nous, aimons Cuba comme il l’a aimé, ne pouvons qu’être touchés par sa sensibilité. Il est monté dans sa voiture et a demandé à son chauffeur de l’amener à El Floridita en passant par la rue O’Reilly. Avant que la voiture ne fasse le tour de la place, face à l’ambassade et à la mairie, pour emprunter cette rue, il a pu voir les vagues élevées qui montaient à l’entrée de la baie et le lourd mouvement ascendant et descendant de la bouée du canal. À l’entrée de la baie, la mer était agitée et turbulente, l’eau vert clair déferlait sur les rochers de la base du Morro, les crêtes des vagues se dessinaient blanches sous le soleil. C’est magnifique, se dit-il. On ne dirait pas une merveille, c’est une merveille.