Hemingway, la création d'un mythe

2012-10-31 04:08:45
Hemingway, la création d'un mythe

Le 2 juillet 2011 aura lieu la commémoration du 50ème anniversaire de la mort d'Ernest Miller Hemingway, artiste qui à travers de sa vie, son œuvre et même sa mort par suicide, est devenu sinon le plus important auteur, au moins un des écrivains emblématiques et les plus populaires et célèbres du XXème siècle. Il jouit à Cuba d’une notoriété littéraire toute particulière, qui surpasse dans les couches populaires celle des créateurs locaux –à l'exception de José Martí, héro national cubain–, et qui lui vaut les plus divers honneurs: depuis ceux propres à un grand artiste à ceux rendus au pêcheur de haute mer obstiné, en passant par les absurdes utilisations de son nom comme objet du marché touristique de l'île.     

Créateur d'une œuvre littéraire abordant principalement la lutte entre le bien et le mal, exprimée généralement à travers le dilemme éthique et humain de l'individu placé dans des situations extrêmes, Hemingway a été à la fois l'héritier direct de la grande littérature réaliste du XIXème siècle et un des innovateurs de la narration du XXème siècle avec l'introduction de son langage décharné quasi dépourvu de qualificatifs et d’une façon de dialoguer dans laquelle la parole, aux côtés de la sonorité et de la signification, essaye de suggérer plutôt que d’expliquer.   

Hemingway a eu l’étrange fortune d’obtenir de son vivant les plus grandes satisfactions que peut convoiter un écrivain. D’une part, le Prix Nobel qu’il a reçu en 1954, ainsi que la réputation capable de convertir son nom en synonyme d'aventure, de création, de rénovation et de rébellion. D’autre part, les droits d’auteur qui lui ont permis un luxe inconcevable pour la plupart des écrivains et la possibilité de vivre dans les maelströms sociaux et politiques de son temps, sans devenir le porte-parole politique d’un système et encore moins une pièce décorative dans la cour des grands de son époque.    

Mais, peut-être, ce qui a fait d’Hemingway un objet de culte, a été une des plus habiles gestions du marché artistique connues jusqu’à nos jours, surtout parce qu’il en était le gestionnaire et le pilier même après sa mort.

Une condition singulière de vie littéraire a, peut-être, été le début de cette histoire remarquable. En plus de la stricte discipline créatrice qu’il pratiquait avec la même intensité dans les cafés parisiens des années 20 que dans la tranquillité accueillante de sa Finca Vigía dans les environs de La Havane, Hemingway a cherché comme un prédestiné la confrontation avec les diverses aventures d’où il extrait la matière nécessaire pour ses histoires et ses romans : les guerres, les safaris, la pêche, la vie de bohème, la contrebande d'alcool, les courses de taureau, le journalisme politique, jusqu'à se convertir lui-même en une sorte de héro littéraire qui complémentait sa propre vie, celle de ses plus remarquables créations artistiques.     

Un rare équilibre s’est donc produit entre la vie quotidienne et la création, habilement exploité par l’auteur : tandis que ses grands héros sont déroutés –mais non vaincus, selon sa maxime– et que son œuvre recueille les chroniques des échecs historiques et humains, il se présente au monde comme un vainqueur, tant littérairement qu’humainement, capable de surmonter avec les muscles ou avec l’intelligence les divers défis qui se présentent ou ceux qu’il affronte à la recherche du brillant et de la transcendance.

Le fait qu'un homme comme Hemingway avait conscience de cette manœuvre peut être révélé plus clairement par sa relation avec la postérité. La plus évidente de ses projections vers le futur est, sans aucun doute, la conservation jalouse de ses manuscrits. Si pour diverses raisons il a arrêté de publier lors de certaines périodes de sa vie, ces écrits ont fait de l'écrivain une figure active et présente sur le marché du livre, même cinquante ans après sa mort.

Depuis la publication de Paris est une fête –un livre classique et indispensable– en 1964, ou du roman –en réalité différé plus que inachevé– Iles à la dérive, en 1970, Hemingway n'a cessé de « publier » des œuvres posthumes allant de lettres, poèmes et courtes histoires à des romans impubliables -comme Le Jardin d'Eden, 1986- ou vraiment incomplets, qu’un des ses enfant, pour couronner le tout, a fini d’écrire trente ans après la mort du père-écrivain.       

Mais le plus émouvant de ces témoignages est sans doute dans la maison havanaise d’Hemingway, l’endroit où il a vécu de façon plus stable et la plus grande partie de son existence. Cette maison, la Finca Vigía, située à San Francisco de Paula dans la périphérie de La Havane, est aujourd'hui un des sanctuaires littéraires les plus impressionnants au monde. Là, un coup d’œil suffit pour ressentir cet air de transcendance et de mise en scène qu’Hemingway a cultivé avec tant de soin. Quasiment conçu comme un musée près à recevoir des visiteurs –comme cela l’était quand son propriétaire était en vie–, ce site semble préparé pour l'enchantement qu’il devrait produire –et qu’il produit– au visiteur, qu’il soit plus ou moins « hemingwayen ». De nombreux livres et dessins coexistant avec les non moins abondants trophées de chasse et les objets de toutes tailles rapportés lors de ses aventures forment une atmosphère soigneusement  aménagée pour dialoguer avec un présent qui est déjà la postérité.     

Curieusement, alors que son influence littéraire et sa transcendance artistique sont révisées par les critiques, et tandis que sa façon de vivre, en général suffisante, éloignée des réalités locales, est stigmatisée par un grand nombre de ses biographes, de ses spécialistes et de ses lecteurs, le produit Hemingway a toujours une très grande présence sur le marché, au point qu’avec humour certains restaurants annoncent comme garantie : « Ernest Hemingway n’a jamais mangé ici ».

Alors que sa maison de Key West est un musée, plusieurs cafés parisiens et restaurants espagnols l'utilisent comme figure de proue. Divers sites d'Italie, pays de tant d'histoire, rappellent le passage ou le séjour d’Hemingway dans leurs rues et sur leurs places, et sa maison de Ketchum où il s’est suicidé en 1961, est aussi célèbre que celle d’Oak Park où il est né en 1899.     

 

Cependant, c’est à Cuba que la présence d’Hemingway peut arriver à une véritable saturation, en raison de cette particularité des Cubains de ne pas y arriver ou de se surpasser. Bien qu’il soit certain que la Finca Vigía est un site privilégié et que le Floridita était le quartier général des hivers alcooliques « hemingwayens », il n’est pas mois certain que de ce  Floridita d’Hemingway il ne reste à peine que le souvenir, un sentiment qui n'existe plus, ni même dans la Terraza de Cojímar, une ancienne auberge de pêcheurs convertie en un prétendu restaurant de luxe avec des langoustes vivantes et « dolarisées » en exhibition.

    

Un phénomène semblable a lieu avec la chambre dépersonnalisée de l'hôtel Ambos Mundos, ou avec la Bodeguita del Medio où peut-être, un jour, l'écrivain a étanché sa soif avec un cocktail qui, certainement, ne devait pas être un mojito, car nous savons qu'il ne mélangeait pas le rhum et le sucre, comme cela est indispensable dans cocktail phare de ce bar. Et la Marina Hemingway ? Et les installations hôtelières dans les îlots du nord de Camagüey ? Et le tournoi de pêche à l’espadon qu’il a lui même institué et baptisé avec son propre nom ? etc.

De tous les hommages absurdes et mercantiles qui sont rendus à Cuba à un écrivain de moins en moins lu et de plus en plus stigmatisé pour sa façon de vivre, il en existe un, cependant, qui conserve l'authenticité des bons contes « hemingwayens » : c'est le buste de bronze que les pêcheurs ont placé, en juillet 1962, sous une pergola dans un petit parc de Cojímar. Ils étaient peut-être ses seuls amis cubains, les pêcheurs de cette ville. Avec le bronze recueilli et récupéré dans toute la ville, les vieux camarades de « Papa » ont pris en charge la sculpture et ils ont dévoilé, un an après sa mort, ce tribut pour un homme envers lequel ils ont senti de la gratitude et grâce à qui ils ont gagné de l’argent, un homme avec qui ils ont partagé les pêches, les repas et les soûleries, et qu’ils observaient écouter en silence les vieilles histoires de la mer qu’il  transformerait en livres.

Au milieu de tant de mise en scène préparée par le propre Hemingway, par ses descendants ou par ceux qui vivent encore dans son auréole, ce buste de Cojímar est une goutte de vérité dans la mer tumultueuse où, aujourd’hui, vogue le mythe d'Ernest Hemingway.   

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

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