Histoires Cubaines... (I)



La conversation est une des autres spécificités nationales à Cuba. C’est une mise à nue de l’ingéniosité du cubain. Le dialogue démarre toujours avec fluidité et évolue de façon surprenante.

Par : Eugenio Blanco 

Photos : Cubania

1.

La maison de Nelson Cabrera, à l’angle d’Oquendo et Virtudes, est un mélange entre un sanctuaire nihiliste et un musée de cire. On y trouve toutes sortes de grigris entassés un peu partout. De l'eau bénite face aux portraits de ses ancêtres, des pièces de monnaies cubaines et étrangères collées afin « d'attirer l'argent des touristes », un jeu de cartes étalé avec les rois « tête vers le haut » et les autres cartes retournées... sans oublier une vitrine regroupant des saints quelques peu farouches et des masques africains.

Nelson habite avec sa grand-mère. « Elle a presque cent ans ou plus ; la vieille [comme ils disent là-bas avec affection]. Elle n'est pas prête de se lasser de vivre ». Mais sa grand-mère n'est pas là. « Elle est encore capable de sortir s’occuper de ses petites affaires ». Et on finit par ne plus savoir si c'est du lard ou du cochon, ou bien un tour de passe-passe. Dans le salon de Nelson, il y a un cahier recouvert de notes d'anthropologie, la deuxième formation qu'il étudie. On y trouve également une moto BMW R45 de 1979, avec le dessus du réservoir repeint en bleu et un guidon récupéré d'une autre bécane. « Je t'emmène découvrir La Havane, brother (mon pote). Mon bolide est encore capable de nous supporter à deux dessus ».

Nelson a failli participer aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992, dans la catégorie « lutte gréco-romaine ». Il nous raconte qu’il est franc-maçon, qu’il a six enfants de quatre femmes différentes. «  A Cuba, nous sommes tous demi-frères ». Il crache parterre toutes les cinq minutes, parle de politique en se mettant la main devant la bouche, de telle sorte qu’on n’entend pas très clairement ce qu’il dit. Il parle sans parler, dans un chuchotement, utilisant des ellipses incomplètes qui finissent toujours en « tu vois ce que je veux dire ».  Et lorsqu’il se réfère à Fidel Castro, il le fait sans prononcer son nom ; il se contente de se toucher le menton en faisant le geste de simuler une barbe interminable.

Il faut dire que, bien que les critiques envers le gouvernement se manifestent à chaque instant sur l’île, cela se fait encore avec une certaine réticence, sans prononcer clairement les mots. Pour Reporters sans Frontières, Cuba est l’un des pays dont la liberté d’expression est la plus faible. Et chaque dimanche, avant d’aller à la messe à l’Eglise de Santa Rita à Miramar, les Dames en blanc continuent de brandir les photos des opposants emprisonnés. Il est vrai que les jeunes expriment leurs points de vue avec une certaine décontraction. Mais la génération qui les précède, encore sous l’influence de la paranoïa liée au Comité de la Défense de la Révolution, opinent sans opiner, disent sans dire et marmonnent dans leur barbe.

Nous nous rendons ensuite au Kid Chocolate, l’un des gymnases les plus célèbres de la ville. Il porte son nom en hommage au boxeur le plus important de toute l’histoire de Cuba. Nous rentrons par la porte de derrière et Nelson salue Polledo, un homme imposant et affable dont la cheville est bandée. Ils parlent du bon vieux temps, en pleine Période Spéciale au milieu des années 90, lorsque Polledo entraînait Nelson et que ce dernier se cassa une côte lors d’une compétition à Camaguey. Nelson dut arrêter la lutte et s’installa à Cayo Largo afin de travailler dans un hôtel. Il nous décrit alors comment il avalait les liasses de dollars qu’il avait épargnés, en les ficelant et les attachant à une dent. « La circulation des dollars était interdite ; donc pour les récupérer, je tirais délicatement sur le fil une fois arrivé à La Havane, à la fin de la haute-saison ».

Polledo a également arrêté la lutte gréco-romaine suite à une énième lésion au dos, mais son histoire est plus prosaïque. On pourrait dire qu’il est entré dans l’univers bureaucratique de l’île, à savoir la répartition infinie du travail. «  Parfois, le travail est tellement réparti, qu’au final, il n’y a pas grand-chose à faire ! ». C'est de l’ultra-spécialisation, précise l’un de ses compères d’une manière cynique et distraite. Polledo est à présent le concierge du gymnase, installé « dans un petit local au fond ». Mais il respire lorsqu’il nous dit : « au moins, lorsque les jeunes s’entraînent, ils me laissent de temps en temps leur donner un conseil ou deux ».

Le Kid Chocolate est en face du Capitole, dont la restauration dure depuis plus de deux ans. Sa coupole, recouverte d’échafaudages, ressemble à une métaphore de la reconstruction politique que vit le pays depuis le Congrès du Parti Communiste de 2011. Pour certains, il s’agit de changements profonds qui mobilisent la transformation sociale sur l’île. Pour d’autres, ce sont plutôt des changements rhétoriques qui finissent par faire perdre patience, y compris au dénommé Marquis de Lampedusa. « Le travail à son compte est à présent accepté, certes », nous dit un vendeur de fruits installé sur l’avenue Salvador Allende. « Mais nous sommes tous victimes de la pénurie. Pour la moindre démarche, il faut se confronter à une bureaucratie pesante. Tout avance si lentement, que bien souvent, on finit par reculer ».

Depuis sa construction lancée en 1929 par Machado, le Capitole est toujours la référence d’un peuple favorable aux légendes décrivant la face cachée de son histoire. Et peu d’épopées sont aussi belles que celle du diamant qui marque le kilomètre zéro des routes de Cuba. Le périple de cette fameuse pierre précieuse commença avec la couronne du tzar Nicolas II, en passant par les escapades du bijoutier turc Isaac Stephen, qui acquit le diamant à Paris, jusqu’à son mystérieux vol en 1946, quatorze mois avant qu’un anonyme ne l’envoie au bureau du président Grau.

Le diamant fut restauré au centre du Salon des Pas Perdus, jusqu’à ce qu’il soit substitué par une réplique afin de conserver l’original dans le coffre de la Banque Nationale de Cuba. Mais nombreux sont ceux qui doutent de la véracité de cette version, du fait qu’il n’existe pas de preuves graphiques. Et ils se résignent à ce que le diamant, une sorte d’épopée ou fierté nationale, puisse « s’être volatilisé, tout comme la richesse de ce pays rempli de toiles d’araignées ». C’est ainsi que le fait remarquer, sur une place adjacente, un joueur en pleine partie de dominos, rassemblant autour de lui quelques spectateurs observant calmement la partie, avant qu’un métisse portant une casquette militaire ne clôture celle-ci d’un double trois.

La BMW R45 finit sa journée dans la vieille ville, face à l’Eglise de Las Mercedes, où se trouve le gymnase Rafael Trejo. « S’il existe un nouveau Kid Chocolate, il sort forcément de là » me dit Nelson, fuyant et subversif comme à son habitude. Un grand nombre des champions cubains oubliés passent leurs après-midi à enseigner la boxe aux enfants du centre-ville. Nardo Mestre Flores, Angel Moya et Alberto Gonzalez sont quelques-uns de ces artisans de la boxe cubaine. Des champions sans un sou en poche, qui survivent grâce à la débrouillardise et aux pourboires laissés par les touristes qui assistent aux entraînements au Trejo. « Soyez dynamiques, soyez élégants, trente secondes de plus. Allez ! Allez ! On tient bon… La boxe, c’est tout un art ».

Namibia Flores, une boxeuse cubaine qui vise une médaille à Rio, s’est entraînée dans ce gymnase. Mais malheureusement, la boxe féminine à Cuba est en difficulté. Par conséquent, Namibia a dû partir aux Etats-Unis pour poursuivre son entraînement. Mais la trace qu’elle a laissée est profonde. Nardo, « le Black Prince du Ring », d’après le reportage d’une revue française qu’il nous montre avec fierté, assure, d’un air intelligible et sournois, que « Namibia serait déjà une championne dans n’importe quel autre pays ».

Les jeunes boxeurs regardent leur entraîneur pendant qu’ils se reposent le long des cordes du ring. Au bout de quelques instants, ils s’approchent pour me montrer sur un smartphone des photos de Namibia s’entraînant avec eux. « Elle est forte la métisse, très forte. Quand elle s’entraînait avec nous, c’était une des nôtres. Elle se battait comme un homme. Forte et rapide », fait remarquer Wilfred, d’une voix laissant paraître un ton nostalgique qu’il assume. « Si elle n’était pas partie d’ici, elle se serait tuée à s’entraîner pour rien ».

Une blonde apparaît sur de nombreuses photos. « Qui est cette boxeuse ? » je demande. « Une irlandaise qui s’entraînait avec elle » me répond Osvaldo, probablement le rasta le plus corpulent du monde, pendant qu’il enlève ses gants. Mais cette blonde n’est en aucun cas une athlète irlandaise. Il s’agit de Meg Smaker, une réalisatrice américaine de documentaires et auteur de « Boxeuse », l’histoire de Namibia, qui dut quitter Cuba afin de poursuivre sa préparation en vue de Rio 2016.

 

2.

L’histoire de Namibia contraste avec l’un des sacrosaints préceptes de la Révolution, à savoir éviter la fugue des talents cubains. Les théoriciens de la bureaucratie à La Havane savaient que la seule façon d’éviter l’effondrement du régime était de lutter contre cette fuite. Par exemple, nombreux sont les joueurs de baseball qui n’ont pas pu accepter les juteux contrats de la MLB. Ils ont fini leur carrière dans les équipes locales à raison de vingt dollars mensuels. Et sont devenus par la suite des professeurs d’Education Physique, des coiffeurs ou bien des entraîneurs travaillant dans une salle de sport.

C’est ce qui arriva à Lazaro de la Torre, l’un des principaux joueurs de l’équipe de baseball des Industriales dans les années 80. Lazaro est un homme silencieux, dont tous se souviennent en ayant toujours un gant à la main. Il est à présent le coordinateur d’une ligue amateur qui s’entraîne au complexe sportif de Dalsa, derrière la place de la Révolution. Il arbitre les matchs, donne calmement des indications et regarde le stade avec persistance. « Le professeur est sur le point de rentrer dans le jeu » commente Martin, un jeune qui vient de débaucher de la pâtisserie dans laquelle il travaille et qui nous montre très vite la photo de sa fille. «  Je viens de construire une petite chambre indépendante afin que ma femme et moi puissions y vivre avec la petite. Ici, à Cuba, les familles doivent bien souvent cohabiter tous ensemble. Les parents, les beaux-parents, les jeunes mariés ; et cela engendre de nombreux conflits. J’ai investi toutes mes économies dans les travaux afin de ne pas être dérangé et afin que je ne dérange pas les autres ».

La conversation est une des autres spécificités nationales à Cuba. C’est une mise à nue de l’ingéniosité du cubain. Le dialogue démarre toujours avec fluidité et évolue de façon surprenante. Depuis la confidence la plus marquante, jusqu’à l’anecdote la plus corrosive, en passant par le banal commentaire. «  A Cuba, on passe de nombreuses heures à faire la queue, ce qui force à passer le temps en racontant des potins » explique Abel, un très jeune chauffeur de taxi de La Havane qui conduit une Chevrolet de 1957. « J’ai dû changer moi-même le moteur et toute la mécanique avec l’aide de mon père. Tu sais bien ce que c’est, mon pote ; à Cuba, on est tous mécanos ! ».

Dans le vestiaire du Dalsa, les murs sont recouverts de moisissures et il y a un poste de télévision allumé diffusant le derby entre Barcelone et Real Madrid sur Tele Rebelde, l’une des cinq chaînes nationales, uniquement dédiée aux émissions sportives. Quatre matchs de la Ligue sont retransmis en direct chaque semaine. Les joueurs des différentes équipes de la ligue de baseball s’entraînent, se changent et échangent au sujet des matchs qui se disputent sur le stade et à la télévision.

Il y a autant de supporters de Madrid que de Barcelone. Je pose la question à un grand jeune homme obnubilé par le match afin de savoir s’il est pour le Real ou pour le Barça. Il commence par relever sa manche et me montre l’écusson de Barcelone tatoué sur son bras. «  A Cuba, le football plaît à présent presque plus que le baseball». De plus, le phénomène du lambdacisme cubain, consistant à remplacer le « r » par le « l » dans la prononciation, provoque un double sens dans la conversation. «  Je suis du Balsa, Balsa. Ici à Cuba on adore le Balsa ». Puis il se tait. « Vous savez bien, à Cuba, on s’y connaît en balsas (radeaux)… », dit-il pour couronner le tout avec un sourire radieux.

Ce sourire dévoile l’un des points clés du cubanisme, une façon de ne pas ménager ses efforts pour se différencier du reste du monde. « Métisse, bâtard, arriviste et tragique », tel que le décrivit Leonardo Padura. Tout ceci se mélange également avec un désir, presque corrosif, une particularité archaïque du cubain ayant beaucoup à voir avec le vers qu’a écrit John Donne. « Personne n’est une île, complet en soi-même ; chaque homme est un morceau de continent, une partie de la terre… ». Ou encore la sensation suffocante d’être né « sur l’insulaire de l’insulaire », tel que le décrit Alejo Carpentier dans le « Siècle des Lumières ». « L’adolescent ressentait comme jamais, à ce moment-là, la sensation d’enfermement que provoque le fait de vivre sur une île ; être sur une terre sans routes vers les autres terres où l’on pourrait arriver en roulant, en cavalant, en marchant, en passant des frontières, en dormant dans des auberges de passage… ».

Je me souviens de ce paragraphe et je lui demande s’il désire quitter l’île. « Partir de Cuba ? Pour aller où ? Et pour faire quoi ? Ils sont tous déjà partis. Il faut bien que quelqu’un reste ici. Avec un peu d’argent à Cuba, on peut très bien y vivre. Tu sais quoi ? Moi, ce que je veux, c’est que le pays s’améliore – il fait une pause pour regarder le match – mais va savoir ce que la vie nous réserve… il se peut qu’un jour j’aille de l’autre côté, et que je laisse tous ces gens de La Havane ».