Interview de Léo Brouwer



Traduit par Alain de Cullant

Léo Brouwer célébra son 65 ème anniversaire avec une œuvre musicale. Il commença très jeune à jouer de la guitare pour passer le temps et termine aujourd’hui, passant son temps à la création. C’est un « capo scuola », maestro, musicologue, guitariste, compositeur, chef d'orchestre, écrivain et promoteur musical.

Il se situe entre les quatre musiciens vivants les plus remarquables des deux cents dernières années; inscrit à l'histoire des plus grands guitaristes. En 1988, durant la 22ème Assemblée du Conseil International de la Musique (CIM) de l'UNESCO, l’institution le marqua dans ses statuts comme Membre d'Honneur à Vie, Léo Brouwer se trouve entres les classiques comme Shostakovich, Shankar, Menuhin, Karajan, Ginastera et Villa- Lobos. Parmi ses reconnaissances se trouvent le Prix Manuel de Falla 1998, Espagne; le Prix National de Musique de Cuba, 1999; le Prix MIDEM Classique, Cannes 2003.  

Converser avec Léo Brouwer, c'est comme voyager par le monde de la musique; un géni qui mentionne rarement l'histoire. Les souvenirs de ces temps où il rêvait de révolutionner la musique, les concerts, la symphonie. Sa tête est pleine d'idées tacites, qui naîtront avec la patience d'un philosophe chinois, comme ce sang asiatique qui coule dans ses veines.

Pendant cette rencontre, Léo nous donne l'opportunité de parcourir plus d'un demi siècle de musique.

Léo, comment fut le monde musical de ton enfance ?

- Mon grand- père était promoteur musical de radio, mon père joueur amateur de tango à la guitare; ma mère chanteuse et instrumentiste de l'Orchestre Las Hermanas Mesquida qui jouait à Los Aires Libres. Mes grand- tantes et oncles, Ernestina et Ernesto Lecuona, une véritable institution musicale.

Qu'as-tu appris d'Ernesto Lecuona ?

- J'ai appris, comme Ernesto, à composer sur la table en mettant les papier en éventail, je le fait quand j'écris de la musique pour le cinéma : Auprès des Lecuona les vibrations te parviennent toujours, le courant musical est important.

Parlons de tes études.

- Isaac Nicola fut mon grand maître, mais je déployais beaucoup d'efforts pour apprendre. En 1959 j'ai gagné une bourse pour étudier au Juilliart du complexe Lincoln Center de New York. En 1960 les relations entre les Etats-Unis et Cuba se rompent et je ne pensais pas revenir dans mon pays. Ils m'avaient proposé une classe de guitare à Juilliart, des tournées et un contrat à la maison de disques Columbia, un consortium gigantesque. J'ai pu aussi accompagné le chanteur Harry Belafonte. Mais je nécessitais un public plus chaleureux, plus humain et à Cuba commençait une révolution culturelle.

Que se passa-t-il à ton retour à Cuba ?

- J'ai commencé à jouer dans des concerts, donner des cours, être conseiller à Radio Habana Cuba et diriger la musique au Teatro Musical de La Habana, aux cotés d'Alfonso Arau et d'autres figures de légende comme Chucho Valdés y Bobby Carcasés.

Comment es-tu arrivé à l'ICAIC (Institut du Cinéma Cubain) ?

- En 1969, animé par Haydee Santamaría, Alfredo Guevara arriva du Brésil avec l'idée de former le Groupe d'Expérimentation Sonore de l'ICAIC (GESI), avec des musiciens de talents comme Silvio Rodríguez, Pablo Milanés, Sara González, Noël Nicola. Pour eux, j'ai conçu un programme d'apprentissage accéléré, compact. Méthode qui s'applique actuellement à la formation des étudiants de groupe. La Nueva Trova arriva au sommet de ce mouvement dans le Groupe de l'ICAIC.

Quel est le grand envol de Léo ?

 - Dans les années 70, vient l'étape de la conquête de l'Europe avec des tournées dans les grandes scènes.

Parlons des concours et des festivals à Cuba.

- Ceux-ci ont un antécédent en 1978, avec la Rencontre de Guitare de la Casa de las Américas. La force de la guitare à Cuba nous a conduit à l'organisation d'un Concours et d'un Festival International de Guitare de La Havane. Par celui-ci défilèrent tous les grands de la guitare mondiale.

Quel fut ton concept dans les concerts ?

- Moi – comme les grecs et les égyptiens – je ne sépare pas la distraction de la culture. La douceur et l'utile sont des choses qui doivent s'équilibrer dans l'art. J'ai commencé faisant des concerts qui allaient de Bach aux Beatles; le plus avancé de mon temps. Durant cette ultime étape j'ai amené la Conga avec ses tambours, à la tradition symphonique européenne.

Il n'est pas usuel, dans le monde symphonique de rencontrer un interprète qui soit simultanément un bon compositeur. Comment conçois-tu cette alliance ?

- Je me suis introduit dans le monde de la composition pensant à la nécessité qu'avait la guitare de sortir des traditions de son ghetto andalou pour s'intégrer à la modernité. J'ai étudié les possibilités de la guitare, de l'orchestre, de l'électronique et de tous les « outils » sonores, la manière d'accommoder la guitare avec l'orchestre et vice-versa. Ce fut un résultat très passionnant pour les nombreuses façons de brasser les structures et les modèles techniques.

Dans la facette musicologique, tu viens de publier un livre : « Léo Brouwer, gajes del oficio » (Léo B, impondérables du métier), quel but poursuit ce livre ?

- C'est une compilation de huit textes sélectionnés parmi une centaine de conférences, articles et essais que j'ai réalisé.

Léo et la musique continuent, il voyage moins et compose plus; il est de retour. Il se trouve à une étape de sa vie que José Martí appelait « concentration de la quintessence ». Le maestro assure que « [...] la musique est partout et en tout. Si nous restions quarante huit heures sans musique, il y aurait une catastrophe mondiale. »

Le Ministre de la Culture Abel Prieto a dit, en parlant de Léo Brouwer : « Léo crée l'île de jour en jour jeune et souriante, et le diable l'observe – envieux – dans l'ombre. »