Ismael de la Caridad, vêtements pour tous



Photo : Cuba Absolutely

Mujer pavo real, œuvre de Ismael de la Caridad à partir d’une peinture de Zayda del Río, a été l’une des robes les plus frappantes de la rencontre Arte Moda, tenue en 2003, à la Casa de la Obrapía de la Vieille-Havane. Encore aujourd’hui, la robe spectaculaire de l’éminent couturier cubain est un point de repère lorsqu’il est question de porter les complexes propositions des arts plastiques contemporains à Cuba aux codes des défilés de mode.

« Ce n’était pas la première fois que je travaillais avec des plasticiens. En 1986, j’ai porté l’œuvre du peintre et céramiste Alfredo Sosabravo au design de textiles pour le projet Telarte, ces tissus inspirés de peintures cubaines qui, commercialisées à prix modiques et utilisées dans la confection de robes, blouses, chemises, rideaux et coussins, ont transformé les rues et les maisons du pays en galeries improvisées. Dans le cas de Zayda, la collaboration remonte à 1999. Je suis fasciné par son monde onirique, surréel et, notamment, par son authenticité. Nous avons des traits communs : nous parions tous les deux pour l’interdépendance entre les arts et nous proposons, respectant toujours les exigences de nos spécialités, des recherches similaires de la cubanité. J’ai aussi travaillé avec l’œuvre de Ileana Mulet, aussi suggestive et havanaise. »

Dans l’ambiance raffinée de son appartement du Vedado, où tout rend hommage à la beauté, exprimée aussi bien dans une lampe de Tiffany ou un collier de René Lalique que dans une nappe havanaise du XVIIIe siècle ou une fougère touffue, Ismael de la Caridad, un homme élégant, modeste et cordial, remémore ses débuts dans le monde de la mode.

« J’ai débuté en 1978, à l’âge de quatorze ans, comme mannequin au ministère de l’Industrie légère, à Contex, S.A. et à La Maison. Depuis, je suis attrapé par le monde de l’habillement. J’ai appris des grands. J’ai parcouru un long chemin : costumes de scène, de télévision, de spectacles, tenues de loisirs ou de gala, robes de mariée ou de fantaisie, car, à mon avis, il y a des habits pour tous. Bien entendu, chacun a ses préférences. Moi, je préfère les vêtements qui rehaussent l’artisanat, les tricots, les broderies, les dentelles et les ajourés qui font partie de la tradition cubaine et qui risquent de disparaître faute d’encouragement. »

Voilà pourquoi Ismael apprécie les efforts faits par la Casa de la Obra Pía, rattachée à l’Office de l’historien de la ville, pour préserver ces belles et centenaires habiletés et organiser en novembre de chaque année, conjointement avec l’Association cubaine des artisans artistes et le Fonds de biens culturels, la rencontre Arte Moda, dans le cadre des festivités à l’occasion de la fondation de la ville. Arte Moda convoque les peintres, les designers, les couturiers et les orfèvres à collaborer à la création de vêtements reflétant, du point de vue technique et conceptuel, la richesse et la diversité de la peinture cubaine et les valeurs des arts appliqués dans l’île.

Ismael a participé à un grand nombre de défilés à Cuba et à l’étranger (Mexique, qu’on pourrait appeler sa deuxième patrie, Saint-Domingue, Espagne, Colombie, Panama, Portugal…), remporté plusieurs prix, dont le premier prix à la Foire internationale d’artisanat (FIART) en 1996 avec sa collection Yagruma, le prix de l’Association des critiques de théâtre du Mexique (2004) pour ses créations pour des pièces de théâtre de ce pays. Des personnalités qui ont donné le ton en matière d’élégance et de glamour à La Havane, telle la vedette Rosita Fornés, l’ont toujours préféré pour créer leur image. Cependant, Ismael de la Caridad ne s’endore pas sur ses lauriers.

« Je travaille chaque jour comme si c’était le dernier. J’aime couper personnellement mes robes et, parfois, les coudre, les broder ; choisir les tissus et les fils ; sélectionner la musique de mes défilés ; faire la chorégraphie pour les mannequins, les coiffer, les maquiller, élaborer les accessoires. J’aime les défis.

«Pour Mujer pavo real, j’ai dû m’agencer au Mexique 1 800 plumes de paon, puis les coudre. Maintenant, je suis animé par l’idée de rendre hommage à Frida Kahlo à l’occasion du centenaire de sa mort. Puisqu’il s’agit d’un hommage cubain, je vais utiliser la robe cubaine - dont je m’inspire depuis quelques années -, ce négligé ou peignoir usé que les dames offraient comme cadeau à leurs esclaves et que celles-ci ont transformé en tenue de gala. Seule une belle mulâtresse était capable de porter avec élégance la traîne qui, plus tard, deviendrait un véritable défi pour les danseuses de rumba. 

La robe traditionnelle cubaine est blanche, l’une des mes couleurs favorites. Or, celle-ci est noire et ornée de broderies typiques mexicaines et d’accessoires avec des pierres volcaniques semi-précieuses issues des entrailles de la terre de Frida et de Diego. Je rêve d’un musée de l’Habillement qui débute avec ma collection d’habits et d’accessoires appartenant à des célébrités cubaines comme Rita Montaner, Benny Moré, Celia Cruz, Dulce María Loynaz, Carilda Oliver Labra ou Rosita Fornés. À l’instar de Armando Manzanero, j’aurais besoin d’une semaine avec plus de sept jours…»

Dans ce monde enchanté, entouré de la beauté qu’il aime et crée, nous laissons Ismael transformer, grâce à son effort, ses rêves en réalité.