Jean Paul Sartre : un engagement cubain



Par Bertrand Ferrux

Photo : James Andanson / Apis

Sartre et l'existence cubaine

Lorsqu'on évoque les premières années du Triomphe de la Révolution cubaine, on pense à ces nombreux intellectuelles qui l'ont glorifié. Parmi ceux-ci, le couple français Sartre-Beauvoir se trouve en bonne place et apparaît encore aujourd'hui comme l'ambassadeur de référence de cette époque.

Les mois qui suivirent janvier 1959 furent certes confus mais de ce chaos, c'est surtout une euphorie nationale qui habitait les rues de la capitale cubaine et de la totalité du pays... les journalistes étaient présents, et ainsi, grâce à la presse et avant les évènements de 1961, le monde entier s'était en quelques mois tourné vers Cuba.

Qui était Fidel Castro et quelle révolution préparait-il ? Était-il l'héritier spirituel de José Martí à Cuba, peut-être même de Simon Bolivar en Amérique Latine ? Et comment de Barbudo dans la Sierra Maestra était-il si rapidement devenu le maître de Cuba, adulé par son peuple mais « idée fixe » des États-Unis.

Après les journalistes, place aux intellectuels. Le monde de l'Époque découvrait partout la libéralisation des peuples et l'anéantissement du colonialisme. Cuba, pays pourtant officiellement libre faisait figue d'exception car non pas décolonisé mais simplement libéré d'une dictature souterraine, celle de l'économie et de la dépendance.

C'est Carlos Franqui, directeur du journal Revolución qui propose à Sartre de venir visiter Cuba.

A l'époque membre à part entière du nouveau pouvoir, Franqui avait dirigé également Radio Rebelde, radio fondée à 58 par le Che afin d'expliquer les objectifs de la révolution.

Sartre connait Cuba. Il avait visité l'île une dizaine d'années plus tôt en 1949 en même temps qu'un séjour en Haïti et en avait fait le constat suivant : "c'est une belle de nuit, très louche, probablement vérolée". Autant dire qu'il en gardait un amer souvenir et Franqui dut certainement bagarrer lors de sa visite parisienne pour convaincre le philosophe de l'importance d'une visite et … d'explications.

Les révolutionnaires réussissent enfin à le persuader en lui assurant qu'on peut « changer la vie » et en mettant en avant la fameuse « fête cubaine » synonyme de la nouvelle période.

Sartre ainsi convaincu part à Cuba le 22 février 1960. Il a alors presque 55 ans, est connu et reconnu pour ses essais, ses romans, ses nouvelles, ses pièces littéraires ou philosophiques et aussi son engagement à l'extrême gauche de l'échiquier politique.

Il est certain que son séjour de près d'un mois allait influencer sa « Critique de la raison dialectique » qu'il publiera la même année et que son expérience cubaine participera aussi à sa recherche sur « la vérité de l'Homme »...

Son « Ouragan sur le Sucre »*

Sartre envisageait-il de faire un essai suite à ce mois de découvertes révolutionnaires ?

La question se pose car l'évènement auquel il allait participer était historique. Et effectivement, dans le dernier article du 15 juillet 1960 racontant son expérience, il annonce clairement vouloir écrire un livre afin d'expliquer de manière plus détaillée ce nouveau régime politique. Pourtant rien d'autre ne sera publié.

S'il avait connu la guerre de 1939 comme soldat, puis prisonnier en Allemagne et professeur à Paris, l'intellectuel n'avait jamais vécu de révolution. C'est d'abord pour la raconter, avant peut-être de la publier qu'il s'engage envers le quotidien France-Soir à écrire 16 éditoriaux présentant à un très large public le renouveau d'un pays libéré. Ce serait alors le premier compte rendu de son séjour cubain.

« Ouragan sur le Sucre »* fera l'objet d'un article par jour dès le 28 juin 1960 dans le quotidien France Soir. Et Pierre Lazareff, alors patron du journal, 1er titre national en est convaincu : il tient là le meilleur témoignage que le monde entier du journalisme lui envierait un jour.

Il fait d'ailleurs préciser en prémices du 1er témoignage que France-Soir laisse libre-court à la verve de Sartre et prouve ainsi la liberté de la Presse, souvent contestée par l'intellectuel et ce, même si les opinions exprimées venaient à diverger des engagements du journal.

Alors que raconte Sartre sur cette Révolution dont il vit les premiers émois ?

Claude Lanzman l'écrira 48 ans plus tard : « le relisant maintenant, et malgré le passage de l'Histoire, j'éprouve intactes toutes les émotions de ma première lecture : la beauté et la vérité se conjuguent ici »*.

Un départ sans engouement mais une passion de la narration

C'est par le vol hebdomadaire Madrid – La Havane que les deux intellectuels s’envolent sur la Cubana de Aviación, sans entrain ; et c'est épuisés et effrayés qu'ils foulent le sol cubain. Ses impressions négatives sont le reflet des deux premiers articles de France-Soir, peut-être les premiers chapitres de l'hypothétique ouvrage littéraire qui n'aura pas lieu.

Il décrit, dès son installation à l'hôtel Nacional la situation pro-américaine du quartier qui l'entoure. Et ses premières descriptions forcent le sourire, à nous lecteurs du XXIème siècle lorsqu'on y décèle nos propres souvenirs, nos propres impressions comme si le Vedado n'avait pas pris une ride !

Ainsi « l'hôtel Nacional est une forteresse de luxe, flanquée de deux tours carrées, crénelées. A ses clients, qui viennent du continent, deux qualités sont demandées : la fortune, le goût. Comme elles sont rarement conciliables, si vous avez la première, on vous accordera la seconde sans y regarder de trop près. »*

Rapidement, sa description du luxe de la Havane le tourne vers ce qu'elle est vraiment ; « remplie de signes de dépendance et de pauvreté »*.

Et Sartre se plait vite dans son rôle journalistique... Après une rapide analyse des lieux et de la situation, il démarre les jours suivants le récit des Barbudos et leur histoire depuis 1956 qualifiant la révolution d'une « médecine de cheval »* dont « le remède est extrême »* et qu' « il faut souvent l’imposer par la violence »*. Il précise l'état du pays d'avant où corruption, misère et inégalité étaient les trois bannières.

Et enfin le « sucre »... des pages entières consacrés à la principale culture de l'île et par là même à son déséquilibre social (« la richesse des uns bâtie sur la misères des autres »*), à sa misère humaine et à l'histoire économique « diabétique » que le fameux sucre a permis d'écrire au cours des siècles, jusqu’à la prédominance nord américaine qui de nos jours et sans ce témoignage paraîtrait inimaginable... Son « ouragan sur le Sucre » n'est pas un titre livré au hasard ; Sartre tend à prouver le reflet de cette culture exclusive sur la dépendance socio-économique du pays.

Cette effrayante description d'un pays l'amène à la description indispensable de son principal rebelle et de sa volonté d'abord de sortir de la misère une population paysanne pour qu'enfin « pour la première fois les paysans se sentent des citoyens »*.

Et enfin, Sartre raconte les premiers pas à la Havane et les premières difficultés d'un pays qui doit se reprendre lui-même en mains, sans intervention étrangère, et sans l'aval de ses voisins. Quelques chapitres sont alors consacrés à l'avis des États Unis qualifiant Castro de Scandale puis au blocus « l'arme la plus ignoble »*.

Il parle de Castro en disant souvent « il » et précisant avec beaucoup de tact et par une fine analyse toute la force des discours du Leader sur un public toujours conquis comme « une voix, une seule voix, au milieu de cinq cent mille silences »*. Car Sartre et Beauvoir ne se seront pas contentés de regarder et de raconter... ils accompagneront aussi el Commandante durant 2 jours lors d'une tournée sur l'île. L'occasion pour eux de comprendre l'importance des mots Souveraineté et Unité dans un pays jusqu'alors occupé. « Je suis révolutionnaire par vocation »* aurait dit le révolutionnaire à l'intellectuel...

Avant d'en terminer avec ses articles, Jean Paul Sartre confirme vouloir faire aboutir son projet d'un livre citant Castro « je l'ai revu : je raconterai cette entrevue dans un livre, j'y parlerai d'autres aspects du régime, d'autres problèmes et d'autres conquêtes »*.

Et ses narrations se terminent par une touche qu'on pourrait presque voir humoristique connaissant la « suite de l'Histoire » : c'était après un discours, face à un demi-million de cubains et alors que Fidel Castro descendait de sa tribune, il faisait face à Sartre et l'interrogea : « et vous, qu'est ce que vous en pensez » demanda t il au philosophe. De cette question, Sartre en écrit la réponse : « je le lui dis, il m'écouta et disparut »*.

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* D'après « Les temps Modernes » - 63ème année – Avril/Juin 2008 N°649 - Editions TM