Jours frais, nuits chaudes au Parc Metropolitano

2012-06-07 17:10:28
Conner Gorry
Jours frais, nuits chaudes au Parc Metropolitano

Par Conner Gorry*

En une nuit chaude d’été, dans un petit amphithéâtre au bord d’une rivière, des centaines de voix retentissent. Le chœur cathartique envahit la forêt environnante. Alors que les jeunes rockeurs et les belles filles se perchent sur des jacarandas géants pour avoir une vue panoramique de la fête qui prend place sur la scène, l’avenir de Cuba envoie des messages instantanés à ses amis et amies sur ce qu’ils sont en train de manquer. Et ce qu’ils manquent est quelque chose d’historique.

Par des soirées havanaises aussi chaudes que celle-ci, les musiciens cubains ont ressuscité l’un des géants de l’urbanisme du XXe siècle dans le cadre d’une série de concerts en plein air offerts dans des sites charmants comme le parc Almendares et les jardins de La Tropical.

Ces deux endroits font partie du grand parc Metropolitano de La Havane qui s’étend sur 700 hectares et qui fait l’objet d’un ambitieux plan de restauration comprenant la rénovation, la reforestation, la protection de l’environnement, la réhabilitation des quartiers voisins et l’organisation de manifestations culturelles, dont les concerts. Le parc Metropolitano - l’un des parcs urbains les plus vastes et les moins connus au monde - a été le rêve de l’architecte, paysagiste et urbaniste français Jean Claude Nicolas Forestier, renommé surtout pour les jardins du Champ de Mars de la tour Eiffel et pour le parc de la Ciutadella à Barcelone.

Forestier a travaillé à La Havane de 1925 à 1930 avec un éminent groupe d’urbanistes français et cubains, en s’inspirant d’éléments aussi bien du mouvement de la « belle ville » de Frederick Law Olmstead que de conceptions d’architectes cubains, en particulier de Pedro Martínez Inclán. Cette pollinisation croisée a permis à Forestier de développer des plans qui ont modernisé l’explosion urbaine de La Havane tout en garantissant une ambiance autochtone, authentiquement cubaine (synergie reprise par les musiciens au moment de remplir de lumière les scènes du parc). Tous ceux qui ont visité la capitale cubaine connaissent l’œuvre de Forestier, dont le majestueux escalier de l’université de La Havane, la promenade du Prado et le Parque Central. Animé de la volonté de « reverdir » la ville au fur et à mesure qu’elle se développait, Forestier a mis au point un plan qu’il a baptisé le Grand parc national.

Mais le rêve de Forestier de construire toute une série de parcs et de places reliés entre eux pour créer un couloir vert depuis la mer jusqu’aux coins les plus reculés de la ville à travers l’incorporation de vastes bandes du bassin de la rivière Almendares, n’a jamais pu être matérialisé, exception faite de celui de la forêt de La Havane, une jungle urbaine très étendue sur la rive de l’Almendares. La forêt - refuge autrefois de voleurs et débauchés, lieu de rendez-vous illicites et de pratiques rituelles -, est aujourd’hui un espace idéal pour photographier des modèles ou un couple de jeunes mariés. Il n’est pas non plus rare de rencontrer des familles qui s’y promènent le dimanche entre les arbres géants et les plantes grimpantes, exubérantes et vertes.

Cela obéit dans une large mesure au projet de restauration du grand parc Metropolitano, formé du parc Almendares, de sa forêt, des jardins de La Tropical et d’autres espaces verts qui font partie du bassin. Le projet a pour objectif de faire renaître certains aspects des conceptions de Forestier tout en préservant et revigorant « le poumon de La Havane ». D’après Yociel Marrero, sous-directeur de recherche et développement du projet, pour que la ville prospère - et continue d’exister - au cours de ce siècle, l’écologie ne peut pas être une propagande mais une obligation.

À première vue, l’évaluation de Marrero - qui se veut un « être humain urbain », enclin à des attaques de panique à la campagne - semble une exagération. Cependant, elle a du sens : si cette partie de La Havane se développe sans aucun contrôle, en s’appropriant de rares espaces verts existants, la ville serait victime de l’effet domino. Les arbres constituent un élément qui ne doit pas être négligé car ils fournissent l’oxygène dont on a tellement besoin. La rivière est, elle aussi, essentielle pour assurer la survie de la ville car elle nourrit les aqueducs qui fournissent l’eau potable. Finalement, ce parc urbain est unique en son genre car il englobe des quartiers entiers qui se sont développés à son intérieur. De fait, les solos de guitare et les paroles suggestives des chansons pénètrent dans les maisons voisines lors des soirées de concert dans la forêt et dans les jardins.

Telle était dès le début l’intention de Forestier : promouvoir « l’intégration de la nature, l’architecture et la ville » dans des espaces naturels splendides au service des Havanais et de leur style de vie. Aussi, le projet du grand parc Metropolitano (entamé en 1962, ajourné jusqu'en 1989, interrompu par la suite pendant quelques années du fait de la crise économique et repris définitivement en 1995) a-t-il besoin de la participation active de la communauté à toutes ses étapes. Mais la tâche n’a pas été facile : les quartiers qui font partie du parc ou qui sont situés aux alentours, dont El Fanguito et Pogolotti, figurent parmi les plus sensibles de la capitale.

« Dès le début, nous avons demandé l’aide de ces communautés dans les travaux de planification et d’exécution du projet. Il fallait le faire. [La Forêt] est la cour de leurs maisons », signale Marrero. « Actuellement, ces habitants sont les protecteurs et les défenseurs les plus ardentes du projet ». Marrero ajoute par la suite que le processus entraîne la modification de la culture, des habitudes et du comportement.

La forêt de La Havane, par exemple, est devenue, peu de temps après la plantation d’arbres par Forestier, un endroit convoité pour pratiquer la santería. Des décennies durant, les pratiquants s’y sont rendus pour déposer des œufs, des sacs de sacrifices et d’autres offrandes aux dieux au pied des grands arbres et réaliser des rituels plus complexes. Visitez la forêt et vous verrez (et sentirez) des offrandes de toute sorte parsemées tout au long des sentiers, des bougies formant des cercles mystérieux et des chiffons rouges attachés au tronc des arbres. Au lieu d’interdire la pratique historique et religieuse au nom de l’embellissement, les concepteurs du parc, en étroite coopération avec la communauté, ont trouvé une solution : certains arbres portent maintenant un écriteau où l’on peut lire « placer les offrandes ici ».

La stratégie consistant à favoriser la participation de la communauté pour trouver des solutions au niveau local fonctionne, notamment pour ce qui est des travaux d’assainissement de la rivière Almendares et de la reforestation de la forêt de La Havane qui, au dire cocasse de Marrero, avait l’air d’être il y a quelques années la « savane de La Havane ». « L’avenir de ce projet dépend de nous. Il est de notre devoir de développer le parc au profit de la ville et de nous-mêmes », souligne Marrero, reprenant ainsi le rêve de Forestier.

Les musiciens qui se produisent durant les concerts du parc aident aussi à reprendre ce rêve. Lorsque d’une manière contemporaine et typiquement cubaine ils font danser le public avec des chansons qui rappellent l’exile et les coupures de courant, la Révolution et les mulâtresses sensuelles, ils matérialisent le grand rêve de Forestier de donner corps à une Havane moderne injectée d’art urbain. Les premiers concerts ont connu un tel succès que l’on envisage déjà la possibilité de les transformer en un espace permanent dans le calendrier culturel de la ville.

Il ne faut pas recourir à un météorologue pour savoir de quel côté souffle le vent. Si depuis un banc de ciment dans l’amphithéâtre du parc Almendares ou si depuis un espace sur la piste de danse des jardins de La Tropical.

Conner Gorry
Journaliste, Conner Gorry vit et travaille à Cuba depuis 2002. Suite à un 1er voyage en tant que volontaire de terrain en 1993, en pleine Période Spéciale, elle est tombée sous le charme de l'île. Aujourd'hui, elle est l’auteur de plus d’une douzaine de guides Lonely Planet (y compris "Cuba, 3e éd.") et d’un grand nombre de reportages sur Cuba qui abordent des thèmes aussi variés que le tourisme, la santé et la culture.  Elle est également à l'origine du site: www.connergorry.com

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