Juan Padrón

chef de file du cinéma d’animation cubain


Ph


Photo : www.radiocubana.cu

 

Cubanía offre ci-après des fragments du profil de Juan Padrón, Prix National des Arts Plastiques, publié dans la revue en ligne El Estornudo.

Les mains de Juan Padrón sont, par essence, celles d’un homme bon. Souples, délicates, semblables à celles d’un chef d’orchestre, elles grattent doucement l’un de ses genoux. On dirait qu’elles sont autonomes.

Ses mains lavent les couverts et les assiettes et jettent les ordures. Elles préparent, à l’aide d’une machine à expressos, le meilleur café de la maison. Avec la main droite, il peut dessiner des caricatures, illustrations et bandes dessinées, et écrire des scénarios, mais il est incapable de faire frire correctement un œuf.

Ce sont les mains d’un génie.

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Padrón appartient à une génération romantique qui pensait qu’être fidèle au processus révolutionnaire pouvait l’amener quelque part ; que les engagements, aussi délirants qu’ils puissent paraître, devaient être honorés. En 1970, Fidel a exhorté le peuple tout entier à récolter dix millions de tonnes de sucre. En ce temps-là, un Padrón décharné s’est porté volontaire pour couper de la canne.

Les machines étaient rares et il n’y avait que quelques camions et coupeuses-leveuses. Padrón brandissait la machette sans énergie. Il n’était pas capable de couper la partie basse de la tige. Le soleil brûlait sa peau et ses vêtements étaient salis et tachés de noir.

Il mangeait du riz aux petits-pois mi cuits, il se nourrissait mal et dormait dans un hamac. Les autres, ils buvaient du rhum. Il évitait l’alcool de peur que la gueule de bois ne diminue son rendement, plutôt discret.

Cette même année, Elpidio Valdés voit le jour. Padrón avait alors 23ans ; sa moustache touffue et épaisse ressemblait aux ailes ouvertes d’un corbeau. Ses cheveux étaient alors un peu trop longs, ce qui, à cette époque, pouvait être considéré à Cuba comme un déviationnisme idéologique.

Pour peindre le visage d’Elpidio, avec sa petite moustache et sa simplicité astucieuse, l’auteur dessine un ovale couronné d’une coiffure symétrique. Pour des raisons d’ordre esthétique, Elpidio a cinq doigts, à la différence des personnages de Disney qui n’ont que quatre doigts gantés.

Elpidio était un Cubain qui ne comprenait pas pourquoi les Japonais sciaient le bois à l’envers dans la bande dessinée consacrée à Kashibashi, dont le véritable protagoniste était un samouraï. Vu son esprit inventif, Padrón a décidé de laisser de côté les esquisses et de changer l’argument. Elpidio, qui n’était qu’un personnage secondaire ou un moyen humoristique, est désormais l’étoile.

Grâce à sa popularité, qui allait crescendo, Elpidio est devenu le héros d’une série de bandes dessinées, puis du premier long métrage d’animation cubain.

Il est un officier mambi, colonel de l’Armée de libération. Son nom rappelle, par équivalence phonétique, le titre du roman Cecilia Valdés, de Cirilo Villaverde.

À Cuba, certains l’ont qualifié de « yankee » car, à l’instar des héros gringos, il n’était jamais vaincu.

La Balada de Elpidio, connue par tous les Cubains et qui imprègne d’un air de nostalgie les concerts du trovador Silvio Rodríguez, a été enregistrée en studio, grâce à l’amitié du chanteur avec Juan. Silvio était enrhumé mais personne, même en tendant l’oreille, ne peut s’en apercevoir. Il était accompagné d’un marimbiste et d’un d’flûtiste, dont les noms ne figurent pas sur la pochette. Padrón le regrette.

Le réalisateur a eu accès aux journaux de campagne du généralissime Máximo Gómez et du colonel Piedra Martel, publiés à l’occasion du centenaire des guerres d’indépendance contre l’Espagne, en 1968. Au centre des vétérans de Cárdenas, il a pu apprécier des tableaux de mambis, des ornements militaires, ainsi que le mécanisme à verrou des fusils Peabody.

Cette curiosité féconde est toujours présente pendant les huit heures qu’il emploie pour esquisser. Elpidio, un mélange d’humour absurde et de patriotisme chaste, a exigé une discipline et une étude historique approfondie, un défi difficile à relever par les contemporains de Padrón. Ses proches soulignent sa persévérance et la passion fébrile avec laquelle il poursuit ses objectifs. Vampiros en La Habana est un exemple de ces qualités précieuses, à quoi il faut ajouter une attitude positive permanente face aux obstacles.

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Padrón a visité l’Union soviétique, la Bulgarie, la Hongrie et l’ancienne Yougoslavie. Dans la ville de Zagreb, il s’est rendu à une école d’animation. Selon Juan, avant la guerre froide, les animateurs soviétiques se formaient, ironiquement, aux États-Unis. En Amérique latine, l’industrie n’était pas très consolidée, alors que celle de Cuba affichait un développement louable. Padrón dispense des cours pratiques au Brésil, en Colombie et en Argentine.

Mais il n’y a pas de roses sans épines. Par le truchement de l’ambassade cubaine, Juan envoie des dessins aux hebdomadaires Pa’lante, Dedeté et Pionero. Il s’agissait surtout des histoires drôles de bourreaux, de vampires ou de poux. La direction du journal Juventud Rebelde les rejette en alléguant qu’elles sont imbues d’un humour noir pernicieux : celles de bourreaux ne respectaient pas les sentiments des personnes soumises à la torture à l’époque de Fulgencio Batista ; celles de vampires pouvaient être interprétées comme une parodie des paroles de Fidel Castro : « Pour le Vietnam nous sommes prêts à donner même notre propre sang » ; alors que celles de poux blessaient l’image d’une Cuba qui cherchait à devenir une puissance médicale au niveau international.

Prensa Latina diffuse les caricatures de Padrón dans plusieurs pays du sous-continent ; mais, un beau jour, un groupe fondamentaliste a déclaré que si elles étaient nocives pour Cuba, elles le seraient aussi pour les pays frères.

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Norberto Fuentes, de la revue Mella, a invité Padrón à collaborer avec eux. On lui confie alors la rubrique El Hueco. Un des gourous de la Nueva Trova cubaine, Silvio Rodríguez, y a été apprenti dessinateur jusqu’à ce qu’il décide de chercher de nouveaux horizons.

Le Catalan Juan López, créateur de Superlópez, a aidé Padrón à perfectionner les bandes dessinées. Ce dernier considère que ses dessins ne commencent à être marqués de son empreinte qu’au début des années 1980.

El Sable, supplément du journal Juventud Rebelde, a publié sa BD intitulée Vampiros.

Avant d’écrire un scénario, Padrón conçoit toujours d’avance la fin. Pour son long métrage Vampiros en La Habana, (1985), l’idée de départ a été le vampisol, un produit qui protégerait les vampires de la lumière du soleil. Le film a été achevé dans un espace de 18 mètres carrés, partagé par toute la famille. Le réalisateur utilisait une planche à dessin pliante qui était la proie de termites, qu’il exterminait moyennant des injections de pétrole. Lorsqu’il fallait ouvrir le réfrigérateur, Padrón pliait sa planche, interrompait le travail et revenait plus tard.

La bande sonore a compté sur la sensualité cocasse du trompettiste Arturo Sandoval. Il s’agit d’un film culte adressé aux adultes, qui contient des scènes érotiques, que les critiques rigides ont essayé de passer sous silence. Aussi, avant la projection du film au public, n’y a-t-il eu ni conférence de presse ni première.

En février 2009, selon une enquête du portail Noticine.com, Vampiros en La Habana a été classé à la cinquantième place parmi les 100 meilleurs films ibéro américains du XXe siècle. Il s’agit du seul film d’animation figurant sur la liste. Le musée d’Art moderne de New York (MoMA) l’a inclus dans sa collection.

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La santé de Padrón a été chancelante au cours des quinze dernières années. Il doit éviter la poussière et les germes, d’où l’impossibilité d’agrandir sa chambre pour la transformer en studio. Il ne peut pas fréquenter comme avant les foires internationales du livre parce qu’il est harcelé par des personnes qui lui supplient de signer des autographes, même sur des serviettes de papier froissées et peu protocolaires.

Il a probablement lu des centaines de livres. Hemingway, le capitaine Alatriste de Pérez-Reverte, Ken Follett, Tom Wolfe et Eduardo Mendoza ont été examinés à la loupe. S’il n’est pas séduit par l’écrivain, il laisse à mi-chemin la lecture et tourne la page. Ce fut le cas avec Dan Brown. Il préfère les romans historiques d’où il peut extraire des informations. Récemment, il a demandé à Berta, son épouse, qui suivait avec enthousiasme la saga Millenium de Stieg Larsson, de lui donner un livre. En mars, ils sont rentrés de New York avec une valise remplie d’exemplaires. Il n’en restait aucun disponible dans les étagères.

Contrairement à son épouse, il n’a jamais milité à l’UJC ou au Parti communiste de Cuba. Il renie la solennité, les structures rigides, les clichés et les phrases toutes faites. Par conséquent, lorsque lui et Berta regardent le journal de la télévision nationale, ils activent le mode sourdine, et ils ne le désactivent que pour écouter la météo.

Certains de ses méchants s’inspirent des gens qu’il n’aime pas. C’est une manière de se débarrasser de ses rancunes. Dans sa maison verte, il reçoit des inconnus qui disent être des fans de son œuvre. Il ne prend pas la retraite, il continue de travailler, de dessiner ou d’écrire. Son imagination et sa volonté sont incontrôlables. Elles n’expirent pas, comme dirait Berta. À l’âge de 20 ans, il réalisait huit courts métrages chaque année. Mais aujourd’hui il ne peut plus le faire. D’ici presque 30 ans, il fêtera son centième anniversaire. Il souffre d’ailleurs de mal de dos.


Traduction : Fernández-Reyes