Juan Padrón et la rigolade perpétuelle



Par Luis Rey Yero

Traduit par Hugo Vidal

Le Prix National de la Cinématographie, distinction réservée aux créateurs ayant fait des contributions essentielles à la culture cubaine, vient d’être décerné à Juan Padrón, le père d’Elpidio Valdés. Ce dernier est le héros d’une série cubaine de dessins animés qui fait depuis plusieurs décennies les délices des enfants aussi bien que des adultes.

Avant de passer dans les rangs des créateurs de dessins animés, le dessinateur cubain Juan Padron s’était déjà fait remarquer en tant que créateur d’une bande dessinée sur les aventures d’Elpidio Valdés, aventures qui se déroulent pendant les guerres cubaines d’indépendance contre le colonialisme espagnol et qui mettent en scène toute une série de personnages conformés par un mélange de patriotisme et d’humour. Un succès immédiat, pour cette bande dessinée qui allait donner lieu à l’apparition sur les écrans des dessins animés sur Elpidio Valdés, d’abord sous la forme d’une série de courts- métrages et, plus tard, de deux long- métrages.

Juan Padron est également le créateur des Filminutos, une autre série de dessins animés composée de très brèves histoires d’humour, et de la série des Vampires, encore un dessin animé, également issu d’une série de bandes dessinées. Dans ses long- métrages Vampiros en La Habana et Más vampiros en La Habana, Juan Padron se sert du mythe européen des vampires pour donner libre cours à son humour,fondamentalement cubain, avec La Havane des années 30 comme toile de fond. Voici donc un entretien que Juan Padrón a accordé pour la revue digitale cubaine Cubanow.

Quel est le secret de votre popularité ?

C’est peut-être que je cherche toujours à amuser les gens. C’est mon premier désir. Ensuite, je veux que les enfants apprennent quelque chose, mais je veux qu’ils apprennent tout en s’amusant. C’est un réflexe créatif que j’ai acquis à l’époque où je faisais des bandes dessinées et des dessins d’humour pour différentes publications. J’ai la chance d’être capable d’écrire et de dessiner de manière toute aussi intense, si bien que je suis en même temps dessinateur et scénariste, ce qui me permet de faire de l’humour avec l’écriture autant qu’avec le dessin.

              

Pouvez- vous nous rappeler vos débuts en tant que dessinateur ?

Dès le début, j’ai travaillé sur différents personnages, essentiellement pour les enfants. Par exemple : Delfin, pour le magazine Pionero, ainsi que Kashibashi et Barbin de Mars, pour les éditions en couleurs. Plus tard, j’ai commencé à faire les bandes dessinées d’Elpidio Valdés, qui allaient paraître dans le magazine Zun Zun.

Comment avez-vous conçu les personnages des bandes dessinées d’Elpidio Valdés ?

Au début, quand j’ai commencé à concevoir la personnalité de chacun des personnages, j’ai consacré six ans à la compilation de photos et de gravures ainsi que de tous les documents qui me tombaient sous la main sur l’histoire de Cuba. Cette masse de documents historiques et de témoignages m’a poussé à travailler sur des histoires de fiction mais à partir de faits et d’éléments réels, comme le canon en cuir fabriqué par les mambises [Le terme mambí – au pluriel mambises – est utilisé à Cuba pour désigner les patriotes qui luttaient contre le colonialisme espagnol. Note du Traducteur.].

Voyez-vous des éléments qui distinguent vos travaux les uns des autres ?

Bien sûr. Les Filminutos [Des courts-métrages animés composés de plusieurs scènes ou histoires comiques très brèves. Note du Traducteur.] s’apparentent aux « improvisations » que je faisais au début pour la presse écrite. Plus tard, j’ai fait les Quinoscopios avec Quino, ce géant de la BD, et j’ai appris énormément de choses en travaillant avec lui. J’ai aussi fait avec lui des dessins animés de Mafalda. Il y a eu ensuite la série des Vampiros, que je vois aussi comme une sorte d’improvisation humoristique. Ce n’est pas le cas d’Elpidio Valdés, qui est plus lié à une époque historique dans la mesure où il s’agit d’un patriote mambí imaginaire.

Avez-vous une méthode de travail ?

Pas exactement. Mais, je peux dire que je commence par la fin au moment de la conception de l’histoire. C'est-à-dire que je résous dès le début l’histoire que je vais raconter. Ensuite, je développe le reste de l’histoire et je la conçois de manière à aboutir à la fin que j’avais déjà prévue. Donc, je ne fais qu’ajouter ou éliminer des cases. Mais, pour moi, c’est la fin le plus important. Et j’essaie de faire en sorte que le dénouement comporte un gag prédominant, afin de terminer de manière amusante. Dans le cas des films, j’écris l’idée centrale afin de concrétiser le conflit et les moments où la trame va connaître des rebondissements. Après, j’écris les scènes essentielles sur des petites cartes.

Etes-vous influencé par quelqu’un en particulier ?

En fait, il y a plusieurs artistes que j’admire, dont l’Italien Bruno Boceto, le Russe Fiodor Jitruk, le Yougoslave Bokotic et les Etats-uniens Clampett, Chunk Jones et Tex Avery. D’une manière ou d’une autre, ils m’ont tous fourni les outils qui me permettent d’aborder la création artistique. Je me rappelle que, au début, j’ai appris les règles du montage en étudiant les films nord-américains – image par image – pour savoir comment ils formulaient le rythme violent. Dans le cas d’Elpidio Valdés, j’ai essayé d’assimiler le cadrage, le montage et le mouvement des films épiques de toutes les époques.

La BD, qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?

Sa force graphique en fait un outil pour l’éducation plastique. La BD permet de développer l’imagination et favorise la maîtrise de l’expression audiovisuelle et de l’enchaînement narratif. Pourtant, certains la considèrent une forme d’expression mineure. Le fait même qu’on utilise pour la BD le terme « historieta » (petite histoire) implique une connotation péjorative qui ne reflète pas l’importance réelle de la BD.

Dans quelle mesure l’informatique vous est-elle était utile ?

Il y a toute une partie [dans l’élaboration] des dessins animés qu’on pourrait appeler « la fabrication ». Avant, il fallait faire les dessins [à la main], les colorier, les filmer, développer ce qui avait été filmé et faire le montage de ces mêmes dessins. Aujourd'hui, ce processus se fait très rapidement grâce à l’informatique, et la qualité est excellente. Au début, quand nous ne maîtrisions pas encore l’outil informatique, on pouvait se rendre compte que c’était fait à l’ordinateur. Actuellement, ce n’est plus le cas. Tu peux visionner le résultat sans te rendre compte que c’est fait à l’ordinateur. L’informatique nous permet de faire des choses plus complexes, y compris au niveau de la composition des plans, et de donner davantage de fluidité au déplacement des personnages.

Avez-vous un passe-temps ?

Je fais la collection d’objets et de documents historiques qui peuvent être d’utilité pour mon travail. Par exemple, j’aime l’iconographie militaire. Je possède des livres avec des illustrations où l’on peut voir les uniformes des différentes armées du monde et de diverses époques. C’est grâce à cette documentation que je peux dessiner des militaires avec des uniformes qui existent, ou qui ont existé à une certaine époque. Dans mes dernières histoires de vampires, j’ai largement puisé dans ces documents.

Etes-vous satisfait de ce que vous avez fait jusqu'à maintenant ?

Il me semble que oui. Si je regrette parfois le temps perdu, je me console d’autre part en me disant que ce temps-là m’a servi à cumuler une certaine expérience et du vécu. Maintenant, quand on vient de me décerner ce prix – si important –, je me sens un peu plus satisfait en tant qu’artiste cubain dont un des soucis essentiels a toujours été l’expression de notre identité.