Korimakao: la maison du charbon sur le dos



Il est un endroit de la province de Matanzas, dans le sud de Cuba, qui ne ressemble à aucun autre sur l’île : quelques 5000 kilomètres carrés de marécages, peuplés de gens modestes, une terre de charbonniers. Ce n’est pas seulement l’un des plus importants parcs naturels de Cuba et l’une des plus vastes régions marécageuses des Caraïbes, c’est aussi une “réserve culturelle” tout à fait singulière.

Photos : Korimakao

Korimakao, le groupe artistique communautaire qu’y a créé l’acteur Manuel Porto, est une grande famille. Un laboratoire de résistance culturelle dans l’un des territoires les plus reculés du pays.

Un jour, cet acteur cubain arriva à Santo Tomás, en plein cœur des marais, pour y tourner des scènes du feuilleton à succès du moment. Il y apprit que les “Cenagueros”, les habitants de la Ciénaga (le marécage), étaient nomades, en raison de la montée régulière des eaux, et qu’ils nommaient “karimakaos” (hommes portant leur maison sur le dos) les gens venus d’ailleurs.

À Santo Tomás, il a trouvé une maison qu’il portera toute sa vie sur les épaules. Il y a trouvé une femme, une famille, un espace de création.

Une maison sur le dos

Alors que Cuba traversait les années les plus difficiles de la crise économique des années 1990 (la “période spéciale”), le manque de nourriture et les problèmes de logement poussèrent des jeunes comme Porto à se lancer dans un pari risqué : si les estomacs des Cenagueros ne pouvaient être repus, Korimakaose chargerait de satisfaire leur esprit.

Un pari toujours à l’ordre du jour pour la compagnie.

Au début, les membres de la troupe étaient issus de la Ciénaga, mais au fil du temps, des jeunes originaires de toute l’île sont venus les rejoindre, séduits par le projet artistique local, loin de l’usure quotidienne de la ville. La plupart de ces jeunes n’avaient pas de formation artistique mais ils ont trouvé, dans Korimakao, un espace de création pour réaliser leurs rêves.

Presque 20 ans plus tard, les comédiens de la compagnie continuent leurs tournées estivales dans la région et sillonnent les marais chargés de lumières, de scénographies, de costumes et de tout leur matériel.

Les artisans de toutes ces créations sont toujours des jeunes qui ont soif d’expérience; des expériences qui les mèneront à changer et à faire changer les autres. Ils viennent de partout et vivent dans la Cienaga pendant plusieurs mois, parfois des années. D’autres, ne s’en vont jamais.

«Demande où est Korimakao…»

C’est le fondateur en personne, Porto, qui explique, en cubain, comment les rejoindre :

«Là-bas, il faut faire du stop (“coger botella”), descendre au Carrefour de Jagüey Grande et s’enfoncer vers l’intérieur de la Ciénaga, il n’y a qu’une seule route qui y mène directement. Arrivé à Palpite, il faut demander où se trouve Korimakao et n’importe qui te répondra rapidement : “là-bas”.»

La zone marécageuse de la Ciénaga est devenue un terreau fertile pour les arts de la scène, la danse, le théâtre, les arts plastiques…Si la Ciénaga de Zapata est la commune la plus vaste et la moins peuplée du pays, elle affiche une densité de créateurs si élevée que la région semble bénéficier d’une sorte de microclimat artistique. On ressent tout de suite la différence.

Cette réalité est vécue par ses habitants. Le “développement” de la région n’est pas le fruit d’un quelconque investissement économique, il s’agit plutôt d’un investissement humain : l’accumulation chez les “Cénagueros”, pendant deux décennies, de capital culturel et social.

Comme à l’époque des Indiens, les jeunes venus de toute l’île ou de n’importe quel pays du monde, trouvent dans la Ciénaga un foyer et laissent leurs traces sur les murs : le témoignage d’un vécu, d’œuvres et de vies construites en symbiose avec la communauté locale.

Comme l’escargot ("macao") qui porte son toit sur son dos où qu’il aille, ces hommes et ces femmes (“kori” dans la langue des Indiens), portent en eux la Ciénaga et leur passage par la troupe, comme un tatouage foncé sur la peau : une marque indélébile faite au charbon.

Traduction : Florine BUZY