L'art de la poésie orale


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Le punto cubano, le genre musical qui accompagne le « repentismo » (improvisation de vers) a récemment été inscrit au Patrimoine culturel de l'Humanité.

Par Olivia Ameneiros

À Cuba, le mot guateque s'emploie pour parler des fêtes à la campagne, il est toujours synonyme de porc rôti, de manioc avec sa sauce mojo, de musique paysanne, de tres, cette guitare cubaine à trois paires de cordes. Mais dire guateque, c'est dire décima (dizain), improvisation... ce qu'on appelle repentismo.

Dans un guateque cubain, le talent des improvisateurs ne saurait manquer à l'appel : c'est le moment propice pour entonner des vers improvisés pleins de métaphores subtiles.

Cette poésie chantée, patrimoine de la culture cubaine, est née dans les campagnes cubaines et a fini par gagner la ville et les émissions en prime time de la télévision.

Poésie et brio

Le dizain est la strophe la plus courante chez les improvisateurs cubains. L'improvisation chantée s'accompagne souvent du tres ou d'une guitare et de claquements de mains. D'autres préfèrent le son produit par le heurt de deux machettes. Certains enfin improvisent plus facilement a cappella.

De nombreuses variantes existent mais le public est particulièrement friand du pie forzado et de la controversia.

Dans la première de ces deux modalités, un spectateur ou un improvisateur propose un thème sous forme de vers : il s'agit de finir le dizain à partir de ce point de départ.

Les techniques sont tellement sophistiquées et certains improvisateurs sont si habiles qu'on multiplie parfois les contraintes avec jusqu'à quatre vers imposés.

On trouve également des poètes capables de chanter les dizains en commençant par la fin en conservant les rimes, la structure et le contenu des vers.

La controversia voit s'affronter deux improvisateurs au minimum dans une sorte de concours où la victoire revient à celui qui composera le dizain le plus original.

Dans toutes ses variantes, le repentismo convoque proverbes traditionnels, coutumes, rythmes paysans, sans oublier l'humour souvent épicé qui caractérise les Cubains.

Les sujets peuvent être politiques, teintés de critique sociale, bucoliques, tantôt sérieux, tantôt moqueurs et pleins de malice.

Mais ce n'est pas tout. L'accompagnement musical est là pour faire le spectacle. C'est sur le rythme du punto cubano que les improvisateurs sont accompagnés.

Le caractère fortement authentique du repentismo a valu au punto guajiro son inscription par l'Unesco au Patrimoine culturel de l'Humanité.

Cuba et son meilleur repentismo

L'art de l'improvisation et de la décima trouve en Jesús Orta Ruiz, dit l'Indio Nabori, une source inépuisable de cubanité et de lyrisme autochtone. Naborí doit sa célébrité à la beauté de sa poésie chantée autant qu'à ses duels populaires qui l'ont opposé à Angelito Valiente. Ces joutes oratoires prirent une telle ampleur que les deux improvisateurs participèrent en 1995 à ce que l'on a appelé « la controversia du siècle ».

Il faut également mentionner le nom de Juan Cristóbal Nápoles y Fajardo, dit Cucalambé. Il faudrait aussi parler du duo Justo Vega et Adolfo Alfonso, et toutes époques mêlées, des noms de Jesusito Rodríguez, Tomasita Quiala, Alexis Díaz-Pimienta, Emiliano Sardiñas et Leandro Camargo.

On conserve en mémoire leur verve ou la théâtralité de leur style ; la passion insatiable de penser en hendécasyllabes les rassemble tous.

L'exercice n'est pas facile. Pour le poète Alexis Díaz Pimienta, « le repentista est comme nu sur scène où il cherche les mots, les trouve et les partage ». Dans une interview diffusée sur la télévision nationale, Pimienta compare l'improvisation à une acrobatie : « Le repentista est un funambule, il est toujours sur la corde raide du langage. »

Comment devient-on improvisateur ?

À Cuba, l'art de l'improvisation n'est pas enseigné dans les écoles. C'est une tradition dont on hérite dans le cadre familial, où l'on cultive le repentismo et la décima.

De génération en génération, les enfants effectuent leur apprentissage par imitation et la transmission de cette culture est essentiellement orale.

Ainsi, le jeune Leandro Camargo se souvient qu'il s'est formé dans son village natal de Los Palacios, dans la province de Pinar del Río (ouest de Cuba) en écoutant ses proches chanter.

Il s'est progressivement perfectionné et ses études en lettres hispaniques ont contribué à enrichir son bagage culturel et linguistique.

« Mais chanter en dizains est un travail quotidien, c'est la pratique et l'amour de la parole » assure Camargo.

Les amateurs de l'improvisation et ceux qui la cultivent regrettent que la transmission de cet art, fortement enraciné dans les régions rurales du pays, ne soit pas davantage encadré par des spécialistes.

Il existe cependant à Cuba quelques ateliers pour enfants organisés sous les auspices de la Casa Iberoamericana de la Décima et des concours nationaux et internationaux.

Les concours les plus connus sont la Jornada Cucalambeana, qui se tient dans la province de Las Tunas, dans l'est du pays, et le Concours National d'Improvisation Justo Vega. C'est à Cuba que se tient aussi le singulier championnat du monde de Pie Forzado.

Même si l'improvisation et les improvisateurs sont présents dans tout le pays, cette tradition est particulièrement vivace dans certaines localités de l'Ouest, dans les provinces d'Artemisa, Mayabeque et Matanzas. Les fêtes paysannes des communes de Güines et Güira de Melena sont particulièrement populaires. La notoriété des guateques et du repentismo cubains conduit même des artistes ou chanteurs célèbres à s'essayer à cet art rigoureux. Le Portoricain Danny Rivera qui a une longue carrière derrière lui et l'Uruguayen Jorge Drexler sont deux exemples de musiciens qui ont tenté l'expérience de la poésie orale.

Traduction : F. Lamarque