L'art le plus furtif à Cuba

2017-11-23 17:07:15
Amada Cecilia
L'art le plus furtif à Cuba

Certains artistes à Cuba encourent une amende s'ils s'expriment à travers leur art, raison pour laquelle le graffiti se manifeste très discrètement dans l'île.

Pourquoi le graffiti est-il un motif de préoccupation à Cuba alors que c'est un art silencieux, d'une portée sociale incontestable et plus constructif que destructif ?

Personne ne vit de cet art dans l'île. Cependant, il est pratiquement impossible de l'exercer en toute quiétude.

Ce n'est que lorsque La Havane dort qu'un pinceau clandestin se lance à l'assaut des restes de murs effondrés, dont le graffiteur doit se contenter. Il ne peut pas élire n'importe quel mur, sous peine d'une arrestation immédiate et d'une accusation de porter atteinte à la propriété sociale. Aussi, les graffitis couvrent-ils des murs sur le point de s'écrouler ou ravagés par des siècles d'existence, encore debout uniquement grâce au miracle de l'architecture cubaine. Un miracle qui explique que des constructions datant de 1558 et 1767 et appartenant aux premiers quartiers de la capitale, à savoir la vieille Havane et le quartier du centre Havane, soient encore sur pied.

A Cuba, les graffiteurs utilisent une simple balayette. Dans la journée, ils déambulent dans les rues et repèrent les endroits disponibles. La nuit venue, ils se mettent au travail.

Jeunes pour la plupart, ils se consacrent à autre chose dans la journée ou sont désœuvrés, raison pour laquelle ils sont marginalisés et taxés de délinquants.

Ils partagent leur temps entre subvenir à leurs besoins et exercer leur passion, celle qui, une montée d'adrénaline aidant, les pousse à s'adonner à une activité prohibée.

Bon nombre de leurs rédempteurs soutiennent qu'aucune loi n'aborde, ne pénalise, ni même ne mentionne l'art des graffiteurs. Glenda Tapia Noajed, graffiteuse cubaine, affirme avoir écouté un jour à la radio nationale que tant qu'il s'agirait d'endroits vétustes ou délabrés, il était entièrement légal d'y taguer un graffiti. Elle ne se souvient pas du nom de la personne qui a tenu ces propos, mais elle est sûre de les avoir entendus.

Néanmoins, la réalité est tout autre. Elle en a fait l'expérience avec son fiancé,  Leandro Villanueva Pozo, graffiteur lui aussi. Ils ont passé de mauvais moments à devoir expliquer aux autorités la signification de leur œuvre ou à les convaincre qu'ils ne commettaient aucun acte de vandalisme.

Aussi préfèrent-ils la nuit.

Graffiti à la cubaine

Outre l'absence de législation en la matière, les jeunes graffiteurs se heurtent à d'autres obstacles : ils ne trouvent pas dans les magasins de sprays pour colorer les murs et doivent avoir recours à l'encre d'imprimerie, aux teintes limitées, obtenue moyennant copinage.

Considérés matière inflammable, les sprays, dont l'importation est interdite, ne pourraient arriver que par la voie officielle, en utilisant un autre moyen de transport que l'avion, ce qui ne peut être envisagé, les graffiteurs étant difficilement acceptés et faisant l'objet d'une persécution non déclarée.

Il est impensable que les organismes pertinents autorisent l'importation de matériel pour les graffiteurs, vu la situation du commerce cubain.

« Il faut donc se débrouiller avec les moyens du bord », pensent les auteurs de ces dessins faits à la sauvette. Il n'y aura jamais à Cuba de murs immenses couverts d'œuvres colossales comparables à celles qui peuvent être admirées dans d'autres pays, certaines autorisées éventuellement lorsque les administrations estiment qu'il s'agit d'un art, et d'autres qui sont elles aussi le fruit de la clandestinité, mais mieux élaborées grâce à la disponibilité de matériel.

Ici, il faudra se contenter de gribouillages décrépits et ternes, tracés sous la pression de savoir à quel moment il faut prendre les jambes à son cou, sans laisser de preuve dans son sillage, tout en essayant d'achever le dessin prévu, chose quasiment impossible pour le graffiti cubain.

Selon les protagonistes, il ne reste que le tag (signature codée qui combine lettres ou numéros et qui identifie les créateurs) ou la marque caractéristique de certaines crews (équipes qui créent conjointement, bien qu'elles ne coïncident ni aux mêmes endroits ni dans le style).

En bonne et due forme?

Nous pouvons affirmer catégoriquement qu'il n'existe aucune réglementation en faveur du graffiti dans les lois cubaines, mais il n'en existe pas moins une seule qui soit contre. Les articles du code pénal cubain, qui pourraient à la rigueur être invoqués pour accuser ceux qui sont surpris en flagrant délit, sont loin de s'ajuster à ceux qui tracent des inscriptions sur les murs, animés par une vocation artistique.

Un des articles allégués, le 243, ne correspond nullement à la situation qui nous occupe puisqu'il se réfère à quiconque « détruit, détériore ou rend inutilisable intentionnellement un bien classé patrimoine culturel ou un monument national ou local ». Aucun rapport avec les graffiteurs.

Traduction : Alicia Beneito

Habana XXI

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