L'étagère vide



La Foire Internationale du Livre de La Havane a lieu chaque année dans la vieille forteresse coloniale de San Carlos de La Cabaña. Et chaque année, elle accueille des milliers de visiteurs à travers des étalages vides.

Bien qu’internationale, la foire du livre de La Havane n’accueille que peu de maisons d’éditions étrangères. Les étales étaient encore vides en février dernier. Cuba semble en marge des courants littéraires actuels.

On voit ouvertement les manques de livres durant la foire mais les lecteurs peuvent le vérifier quotidiennement en se rendant dans une des librairies de la ville. Ils y trouveront des livres bien évidemment mais des livres publiés par des maisons d’éditions cubaines détenues par l’Etat. On y trouve des classiques, des œuvres datant de plusieurs décennies sur lesquelles ne pèsent plus les droits d’auteurs. Mais rien de plus.

Deux ou trois maisons d’éditions publient chaque année quelques œuvres étrangères contemporaines, souvent selon des critères autres que seulement littéraires. L’absence de maison d’édition ibéro-américaine sur l’Île est un symptôme d’une économie asphyxiée par l’embargo américain et par l’inefficacité de l’État. Nos libraires ressemblent aux stands d’une foire où Cuba serait le seul pays invité.

Le trafic des livres

Dans son essai El estante vacío (L’étagère vide) (Anagrama, 2009), Rafael Rojas commente les œuvres des auteurs cubains absentes des étalages pour raisons politiques. Même si les autorités se disent ouvertes à toute la littérature cubaine, l’étagère reste désespérément vide.

Roberto Bolaño, César Aira et Mario Bellatin sont trois des plus grands auteurs de la littérature latino-américaine actuelle mais sont inexistants à Cuba. La liste des auteurs boycottés s’allonge si on considère la littérature nord-américaine dans son ensemble.

Mais un autre phénomène se popularise. Rojas explique que bien que de nombreux livres ne soient pas publiquement offerts, ils sont transmis de main en main entre lecteurs intéressés. La lecture devient alors un acte individuel de résistance.

Un circuit de distribution alternatif, underground, se développe à grande échelle. Les livres atterrissent à La Havane, sortent des paquets postaux, des valises de particuliers ou de diplomates influents et passent de main en main. Ils ne terminent pas dans les librairies d’Etat mais dans les bibliothèques privées.

Il serait intéressant de pouvoir suivre le cheminement de ces ouvrages. Se demander par exemple qui les met en circulation et qui alimente le trafic. Quels livres sont populaires et pourquoi. Comment les livres se déplacent, vers quels endroits. Et aussi qui a accès à ces livres dans les hautes sphères de l’administration cubaine : dirigeants de la culture, fonctionnaires gouvernementaux…

Fréquemment, on peut entendre dans la rue deux lecteurs (peut être aussi écrivains) commenter la sortie prochaine d’un nouvel ouvrage en Espagne. L’un précise « qu’il devrait arriver prochainement ici. » L’autre répondant « qu’il est sûrement déjà arrivé, il faut chercher. Quelqu’un doit l’avoir. »