L'heure cubaine



À Cuba, l’idée du temps surprend souvent les Européens ou les Nord-Américains. À l’inverse, les Cubains de retour de Paris, Bruxelles ou Montréal racontent avec surprise, par exemple, la ponctualité des transports (chaotiques sur l’Île). Aucun Cubain d’origine ne peut comprendre comment les métros parisiens peuvent garantir des horaires aussi précis que 10h37 ou 15h43. « Ces Français sont tous fous ! », s’exclament-ils.

Toutefois, il serait faux de penser que les Cubains ne prennent pas le temps au sérieux. L’Île maintient une tradition centenaire dans le réglage et la réalisation des plus belles horloges et le métier d’horloger est très respecté. Mais aucune horloge, suisse ou cubaine, ne pourra rendre un Cubain aussi ponctuel qu’un Anglais.

Les autorités du temps

D’après les archives de La Havane, l’heure était une question discutée au sommet de l’Etat au XIXème siècle. Les gouvernements locaux s’interrogeaient sur l’achat et la maintenance des horloges en recevant des directives des hautes autorités espagnoles.

En 1839, la ville de Guanabacoa a connu un conflit important au sujet de l’horloge suisse qui devait être installée sur l’église du village. Achetée grâce à une souscription publique, elle provoqua un problème : qui paierait le salaire de la personne chargée de veiller au bon fonctionnement de l’appareil ?

L’église promettait de supporter la moitié des huit pesos nécessaires mais le régisseur Antonio Alvarado se refusait à payer le reste par des deniers publics. « Alors que l’ancienne horloge est en place depuis plus d’un siècle, aucun fond public n’a jamais été nécessaire pour sa maintenance », soutenait le fonctionnaire.

Bien que le débat ait été réglé et que les guanabacoenses aient pu admirer l’horloge sur le clocher de la paroisse, elle fut détruite moins d’un siècle plus tard par le cyclone de 1926.

Pour éviter d’autres querelles, le capitaine général José Gutiérrez de la Concha décréta, en 1855, que tous les frais engendrés par le maintien des horloges publiques ne seraient plus assumés par l’église catholique mais par les budgets municipaux. Le temps cessa alors d’être une « affaire divine » pour devenir une responsabilité des autorités officielles.

À Matanzas, un règlement fut même établi pour l’horloger de la maison capitulaire et de la paroisse majeure. Cet employé dépendait directement du gouverneur. Il recevait un salaire mensuel de 30 pesos et ne pouvait pas « sortir de la ville sans en avoir avisé le gouverneur par écrit et sans se faire remplacer par un autre horloger qui prendrait ses responsabilités ».

Des horloges paroissiales sont encore visibles dans la Vieille Havane comme celles du Château de la Fuerza et des cathédrales du Saint Esprit et du Christ. Mais la plus appréciée est celle de la façade du Palais des capitaines généraux situé dans le cœur historique et datant de 1860.

Des Suisses, des Français et des Allemands marquent les minutes

Au XIXème siècle, la rue Mercaderes était considérée comme « la rue des horlogers ». Aujourd’hui, parcourue par des milliers de touristes chaque jour, cette rue n’a conservé aucun magasin d’horlogerie.

Selon les registres du commerce de La Havane, Juan Luis Dubois serait un des premiers horlogers de la Vieille Havane. Ses origines françaises ou suisses restent imprécises mais sa renommée fut telle que l’écrivain Cirilo Villaverde l’a mentionnée dans son roman Cecilia Valdés.

Plusieurs autres étrangers ont ouvert leur commerce dans la capitale cubaine : les Suisses Esnert et Alban Dubois, le Français Eugène La Ferres, l’Anglais John M. Rirk et les Allemands Francisco Javier Vogt, Andrés Glauz et Matin Meyer. À cette époque, La Havane était apparemment une ville plus ouverte aux capitaux étrangers qu’elle ne l’est actuellement.

On comptait huit horlogeries dans la rue Mercaderes vers 1880 dont celle des Allemands William et Henri Schoelchlin. Ce-dernier a été élève du collège du Grand Duché de Baden, une région allemande où l’industrie horlogère est reconnue depuis le XVIIème siècle.

L’arrêt du temps  

Bien que le XXème siècle fut le temps des luttes entre Européens et Nord-Américains, les horloges suisses (Rolex, Rodana, Certina et Oméga) sont restés très présentes sur l’Île au moins jusqu’en 1959.

Quand La Havane s’allia avec le bloc soviétique, on vit alors apparaitre les Poljot, Slava, Raketa ou Zaria, d’un design grossier et peu élégant. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de rencontrer certains septuagénaires portant à leur poignet une Raketa usée.

Les horloges publiques ont eu moins de chance. Bien qu’encore présentes sur beaucoup de tours et de façades municipales, elles sont arrêtées depuis des années, comme des reliques d’une période révolue.