La bureaucratie cubaine, bouc émissaire ou menace réelle ?


Ph


Le gouvernement de Raúl Castro et la presse officielle ont entrepris une vaste opération de lutte contre la bureaucratie. Celle-ci se retrouve pointée du doigt et jugée responsable de tous les maux dont souffre l’économie cubaine. Les bureaucrates sont vus comme des « virus mortels » aussi virulents que les agents de la CIA et presque aussi « néfastes que le blocus américain ».

Mais d’où vient cette plaie qui affaiblit l’appareil étatique tout en freinant les réformes économiques ? L’instauration du socialisme soviétique en est-il la cause ? La presse et les dirigeants, via leurs multiples discours, pourront-ils mettre un terme à cette bureaucratie ?

Pêcher en eau trouble, le profit de bureaucrates

Les Cubains qui ont lu Franz Kafka se demandent souvent s’ils ne vivent pas les mêmes péripéties que les protagonistes du Procès ou du Château, deux célèbres romans de l’écrivain tchèque. Ils savent quand ils commencent à entreprendre une démarche administrative mais rarement quand ils pourront en finir. Les fonctionnaires leurs répondent dans un langage truffé de jargons incompréhensibles pour beaucoup de citoyens comme « procédures », « niveau », « registre », « temps établi »…

La vie quotidienne des Cubains est une course d’obstacles où le plus simple des problèmes demande des efforts administratifs démesurés pour être résolu. Dans son souci de contrôler tous les espaces de vie, le système socialiste a créé nombre de normes durant les cinq dernières décennies qui  sont à la charge d’une armée de bureaucrates.

L’importance de la bureaucratie conduit à des situations inappropriées. Les fonctionnaires étant mal payés pour faire efficacement leur travail, ils vivent de la corruption, du trafic d’influences (appelé « sociolismo » à Cuba) et du chantage au détriment de l’ensemble des Cubains.

Durant les pires années de crise économique, des secteurs-clés tels que le logement ont été infestés par de véritables mafias. L’ampleur du déficit de logements, estimé à plus de 600.000 habitations, a conduit au développement du trafic de matériaux de construction et à une corruption massive des fonctionnaires responsables des autorisations relatives à ce secteur.

Raúl Castro semble avoir appréhendé le problème en autorisant dorénavant les transactions de logements entre particuliers. Petit à petit, les vieilles interdictions qui conduisaient au développement de la corruption sont détricotées.

La lutte de Fidel Castro contre la bureaucratie

La bureaucratie n'est pas apparue à Cuba à l'arrivée au pouvoir de Fidel Castro en 1959. Comme dans les autres sociétés industrialisées, elle existait bien avant. Toutefois, les meneurs de la Révolution s’étaient engagés à y mettre un terme en instaurant une vaste campagne d’Alphabétisation. Malheureusement, il faut bien avouer que ce fut un échec fracassant.

La lutte du Leader Maximo contre cette « conception petite-bourgeoise » a commencé en 1965. Dans un discours daté du 2 janvier, Fidel Castro expliquait que le bureaucratisme faisait partie de l’héritage capitaliste et qu’il « [...] avait continué à prospérer à cause du manque d’efficacité de certaines luttes. »

Deux ans plus tard, le Commandant en chef annonçait «la reprise du combat contre le bureaucratisme » car « [...] la Révolution ne pouvait se résigner devant une bataille aussi décisive ».

« Aujourd’hui, notre parti a deux objectifs fondamentaux : développer l’agriculture du pays et lutter contre la bureaucratie », assure Fidel Castro dans un discours de 1967. Quarante années ont passé et ces objectifs sont toujours en tête dans l’agenda du Parti Communiste.

Pendant le processus de « rectification des erreurs », le 8 octobre 1987, le président reconnut alors que le pays « [...] était tombé dans le bourbier du bureaucratisme, des effectifs gonflés, des normes anachroniques, du piège et du mensonge ». Ce jour-là, on commémorait le 30ème anniversaire de la mort d'Ernesto Che Guevara qui, en 1962, avait défini la bureaucratie comme « un tremplin pour les promotions et pour les charges bureaucratiques de plus ou moins grande importance, déliée totalement des masses ».

Les bureaucrates contre les réformes

Comme l’a écrit le journaliste uruguayen Fernando Ravsberg, correspondant de la BBC à Cuba, l’une des plus grandes contradictions dans les réformes économiques en cours est « [...] le fait que la bureaucratie se charge elle-même du processus de débureaucratisation ». Ce paradoxe pourrait rendre caducs les changements entrepris par Raúl Castro si celui-ci se limite à des appels multiples à la conscience sans s’attaquer au mal par la racine.

La presse officielle cubaine, dirigée elle aussi par une bureaucratie idéologique, insista sur le « changement de mentalité » que devront assumer les fonctionnaires cubains. Les journaux Granma et Juventud Rebelde ont repris en boucle le discours de Raúl du 18 décembre 2010 où il exhortait les cadres et autres dirigeants à « changer de mentalité pour affronter la nouvelle scène internationale » et à « [...] modifier à souhait les concepts erronés d’un socialisme poussiéreux. »

Ce débat nous renvoie à la célèbre question de « l'œuf et de la poule ». Est-ce aux bureaucrates de se transformer pour que les réformes aboutissent ou est-ce les réformes qui obligeront la bureaucratie à évoluer ?

Certains défenseurs de la Révolution soutiennent qu'une plus grande implication des citoyens dans le fonctionnement de la société pourrait mettre un terme au pouvoir des bureaucrates. Mais dans un système construit pendant tant d'années sur l'autoritarisme politique et le dogmatisme idéologique, cette aspiration n’est pas encore solidement ancrée dans l’agenda des autorités.

Les directeurs, les dirigeants et même les simples employés de bureau s’attachent solidement à leurs privilèges. Beaucoup attendent un écroulement (comme celui qui s’est produit en Europe de l’Est), une transition soudaine vers le capitalisme pour devenir propriétaire d’entreprises ou membres du gouvernement. Mais jusqu’à aujourd’hui, ils continuent à vivre comme d’obscurs personnages d’un roman kafkaïen, au prix de l’angoisse de tout un pays.