La demeure de l'amour



Juan Pedro Baró et Catalina Lasa. Le destin voulut que l'histoire d'amour fût intense et brève.

Par Sofía D. Iglesias

Située en plein cœur du Vedado, la Casa de la Amistad (Maison de l'Amitié) — c'est ainsi qu'on l'appelle de nos jours — est l'un des endroits les plus intéressants de La Havane. Le visiteur est d'abord interpellé par la somptuosité du bâtiment. Il se laisse ensuite entraîner dans l'histoire, entourée d'un halo de mystère chimérique, qui habite ces murs. Une histoire d'amour authentique et par conséquent une histoire de passion et de douleur, de joies et de vicissitudes. Nous sommes au 406 de l'avenue Paseo. La façade de cette demeure seigneuriale s'étend tout le long du pâté de maisons ; un étalage d'ostentation et de pouvoir voulu par un membre de l'aristocratie cubaine du XXe siècle, qui fit bâtir cette résidence pour sa bien-aimée.

L'AMOUR

Juan Pedro Baró et Catalina Lasa, dont on croit encore entendre les soupirs dans les chambres de la demeure, sont les personnages de cette histoire. On sait, grâce aux documents et aux chroniques de l'époque, qu'ils s'étaient connus lors d'une fête de la haute société havanaise. Mariée avec Luis Estévez Abreu, fils du premier vice-président de la République, Catalina Lasa était l'une des plus belles femmes de La Havane.

La rencontre fut si forte qu'elle fit vaciller le mariage de la dame. Après un certain temps pendant lequel Catalina rencontrait secrètement son amant, elle osa demander le divorce à son époux. En raison des préjugés et des lois de l'époque, elle se vit nier cette séparation officielle. Catalina décida alors de vivre en concubinage avec Juan Pedro, ce qui lui valut un litige devant la justice, saisie par son mari, et les accusations d'une société stricte en matière de morale. .

Les attaques constantes dont ils furent l'objet poussèrent les deux amants à fuir en France, où ils officialisèrent leur union. Soucieux de ne plus être regardés de travers, Catalina et Juan Pedro prirent la route du Vatican, pour demander un entretien au pape. Après avoir pris connaissance des maux et des ombres qui troublaient le bonheur du couple, le souverain pontife les bénit et prononça l'annulation du mariage contracté par Catalina. Plus tard, en 1917, le président de Cuba promulgua la loi sur le divorce et la séparation de Catalina d'avec Luis Estévez fut officialisée en cette même année.

LA DEMEURE

La construction de la résidence commença en 1922. Les célèbres architectes Evelio Govantes et Félix Covarrocas eux-mêmes ne savaient pas à qui appartiendrait la demeure qu'ils avaient dessinée : l'identité des propriétaires fut gardée en secret pendant trois ans. Ce n'est que quinze jours avant son inauguration, en 1926, que l'on apprit que la luxueuse résidence cachait les noms de Catalina Laza et de Juan Pedro Baró.

Les invitations à cet événement promettaient aux personnes conviées des cadeaux, rien de moins que des originaux de peintres cubains. Ces invités n'étaient autres que les aristocrates qui les avaient couverts d'insultes et voués aux gémonies pour avoir voulu vivre leurs sentiments au grand jour, librement.

Juan Pedro n'avait offert à sa bien-aimée que des merveilles : de la cristallerie et des vitraux de France et même du sable qu'il avait fait venir des rives du Nil. Les meubles sont en bois précieux ; quant aux jardins, ils furent conçus par l'urbaniste français Jean Forestier, qui est également l'artisan de l'avenue Paseo. De son côté, l'entreprise française Dominique envoya des employés sur l'île dans le cadre de ce projet, pour la mise en place du stuc et du marbre de Carrare.

Le destin voulut que l'histoire d'amour fût intense et brève. Le bonheur du couple, entourée de luxe et affranchi de ses anciennes chaînes, ne dura que quatre ans. Catalina contracta une mystérieuse maladie qui fit faner sa beauté naguère pleine de fraîcheur, à tel point qu'elle ordonnait aux domestiques de sortir de la maison afin qu’ils ne la voient pas descendre dans ses appartements.

Catalina se rendit en France à l'initiative de Baró, qui n'avait de cesse de rechercher un remède. Mais malgré tous ses soins, l'élue de son cœur mourut le 3 janvier 1930. Juan Pedro la rejoignit dix ans plus tard, et, conformément à sa volonté, il fut enterré au cimetière havanais de Colón, aux côtés de sa bien-aimée.

On raconte que dans l'obscurité des nuits sans lune, une femme de toute beauté erre dans le jardin de la demeure de Prado. Elle s'occupe des plantes et arrose les roses de ses larmes.

Traduction : P del Castillo