La fête camagüeyenne



Publié dans Cultura y Sociedad, Numéro 7, 2005

Le centre historique de la ville de Camagüey a été déclaré Patrimoine de l'Humanité. L'événement s'est produit lors de la 32ème réunion du Comité du Patrimoine Mondial de l'UNESCO, qui a eu lieu à Québec entre les 2 et 10 juillet 2006, en coïncidence avec les festivités pour les quatre siècles d'existence de cette ville canadienne.

La nouvelle, dès qu'elle a été annoncée publiquement, le 8, a éveillé la joie des résidents de l'ancienne Santa María del Puerto del Príncipe et des natifs de cette ville dispersés dans le pays et dans le monde. Le dossier, présenté auprès de l'UNESCO, réécrit plus d’une fois pour passer le jugement impartial des spécialistes internationaux, doit beaucoup au travail de Lourdes Gómez Consuegra, architecte de longue expérience en affaires de conservation et de restauration des villes anciennes, ainsi qu’à l'appui de Margarita Ruiz, directrice nationale du Patrimoine.

La joie est plus que justifiée si l’on prend en considération que certains des autres sites reconnus avec un tel titre par l'UNESCO en cette occasion sont : la montagne Le Morne, un refuge d'esclaves dans l’Ile Maurice ; un ensemble de maisons en terre en Chine ; un site archéologique nabatéen en Arabie Saoudite ; ou des villes comme Mantua et Sabbionetta, en Italie.

Des sources spécialisées affirment que la singularité du tracé urbain du centre historique de Camagüey ainsi que le grand nombre de constructions religieuses, qui accordent à la ville un aspect très différent aux autres du pays ont influencé la décision.

L'histoire accidentée de Camagüey

Nous ne savons pas si le dossier présenté à l'UNESCO contient l'histoire accidentée de la ville, qui durant des siècles a conservé le nom officiel de Puerto Príncipe, bien qu'elle se trouvât, depuis longtemps, à de nombreuses lieues de la mer, dans le centre d'une plaine brûlée par le soleil et assaillie par la poussière.

Pendant plus de 400 ans on a accepté comme indiscutable le fait que Diego Ovando, Vasco Porcayo de Figueroa, Martín Méndez et d’autres aventuriers ont débarqué dans la baie de Nuevitas et le jour de la Vierge de la Candelaria, Patronne des Iles Canaries – le 2 février 1514 – pour célébré la traditionnelle cérémonie sur une portion de terrain défriché, dans un lieu identifié comme la Pointe du Guincho, base de la future Place d'Armes, où le décret de fondation au nom du Roi d'Espagne était lu. Cependant, ces dernières décennies, l'historienne Hortensia Pichardo a émis un doute sur ce fait, considérant qu’une telle date a fait partie de la fausse information offerte par les adelantados à la Couronne, pour justifier leurs actions sur ces terres et que la Ville est née seulement un an après, le 2 février 1515.

Comme si cela ne suffisait pas, en 1516 les primitifs principeños ont dû se déplacer vers l'intérieur à cause du fléau des fourmis, selon l'Évêque Morell de Santa Cruz, bien que d'autres signalent comme plus probable la pénurie d'eau potable dans la zone de Guincho, ainsi que la prolifération de moustiques. Le nouveau point choisi a été le village indigène de Caonao, où quelques années avant avait eu lieu un horrible massacre perpétré par Pánfilo de Narváez. Selon la tradition, la ville est restée sur ce site jusqu'à la fin de l’année 1527, quand un soulèvement des aborigènes eut lieu. Ceux-ci, fatigués des mauvais traitements des encomenderos, ont pris les armes et ont expulsé les occupants blancs, lesquels, après de nombreuses pertes, ont seulement pu sauver une croix de bois et la cloche de la Parroquial Mayor..

La légende vient suppléer ce que l'histoire n'explique pas, et ainsi, comme dans une sorte de feuilleton romantique, nous voyons avancer les fugitifs vers le centre de la région, où le conciliant cacique Camagüebax avait son fief. Celui-ci reçoit les réfugiés avec amabilité – bien qu’ils représentent les bourreaux de sa propre race – et leur remet un territoire équidistant des rivières Hatibonico et Tínima, pour qu'ils fondent de nouveau Puerto Príncipe. Ils y plantèrent la croix de bois qui venait de Caonao et tracèrent de nouveau la place centrale où s’élèveraient les bohíos qui auraient la fonction de Maison Consistorial, d’Église, de résidence du gouverneur, ainsi que la caserne et la prison. Aujourd’hui encore, une grande croix adossée à un mur de la rue General Gómez, à l’angle de la rue Príncipe, nous rappelle ce moment.

Selon d’anciennes histoires, les Espagnols ont payé avec davantage de cruauté l'inconscience de leurs amphitryons : le cacique Camagüebax a été assassiné, son corps a été lancé depuis une colline de Cubitas et son sang a coloré en rouge, pour toujours, les terres de la région, alors que sa fille, la princesse Tínima, s’est jetée dans les eaux de la rivière qui a pris son nom, pour empêcher qu'un de ces blancs ne la possède de force. Une malédiction pesait sur la troisième fondation de la ville itinérante.

En 1570, l'évêque Juan del Castillo informait que la localité avait « 25 habitants pauvres », bien que ce chiffre n'inclue que les chefs de famille blancs. Mais sur ce territoire, après une tentative manquée de développer une économie minière, la croissance du bétail a dû produire un essor économique rapide, car Don Pedro Valdés, gouverneur de l'île, assurait en 1605 qu'il y a « [...] 150 maisons. C’est un lieu de gens riches. Il y a beaucoup de troupeaux de bétail corpulent et quelques gentilshommes connus. »

Néanmoins, l'aspect urbain de ce lieu était encore très humble. Sur la Place d'Armes, où se trouvaient la Maison du Conseil municipal, l’Église et les résidences des principaux habitants, les bâtiments avaient des murs en torchis et couverts de chaume ou de tuiles. De cette place partaient les premières rues : Mayor, Candelaria, San Diego où les habitants étaient placés selon un strict sens hiérarchique: on était d’avantage notable dans la mesure où la résidence était plus proche de la Place. Il n'y avait pas d’éclairage public. Les habitants, s'ils sortaient de chez eux après le crépuscule, étaient accompagnés de serviteurs qui portaient des torches ou des lanternes sourdes. Les rues n’étaient pas pavées et lors de la saison des pluies elles se transformaient en véritables bourbiers. L'eau était fournie par les rivières Hatibonico et Tínima et leurs affluents, ou par des puits qui étaient creusés dans les patios des maisons, dont très peu résistaient aux sécheresses prolongées. Beaucoup vidaient les eaux usées et jetaient les déchets domestiques dans les rues et ceci durant des siècles, malgré les interdictions du conseil municipal.

Le tracé irrégulier des rues a été attribué, d’une façon plus ou moins légendaire, au fait qu'avec un tel labyrinthe on pouvait tromper les incursions des pirates, mais une telle chose est indéfendable. Les envahisseurs savaient que dans n’importe quelle ville espagnole les temples et les maisons des principaux habitants se situaient autour de la Place d'Armes et il suffisait de se laisser guider par les clochers ou les clochetons pour trouver la plus grande accumulation de richesses. La raison plus probable est peut-être due au fait que les habitants cherchaient, à la mode arabe, à se protéger des effets du soleil brûlant et de gagner de l’ombre avec des courbes et des angles arrondis. Une très négligente surveillance urbaine de la part des conseils municipaux a fait le reste.

La ville, où Silvestre de Balboa a écrit hypothétiquement, en 1608, son Espejo de paciencia, n'existe plus. Balboa lui-même l'a vue disparaître. À la fin de l’année 1616 un soulèvement d'esclaves a brûlé la rustique bourgade et a volatilisé la plupart des richesses des habitants et les archives primitives. Selon l'historien Jorge Juárez Cano, l'année suivante un nouveau schéma de la ville a été dessiné, pas au même endroit, mais où la petite place de Maceo se trouve aujourd'hui. Toutefois le roman de Puerto Príncipe continuait, de péripétie en péripétie. En 1668, la population a reçu la visite du corsaire Henry Morgan, qui a de nouveau incendié la ville après avoir pillé les biens des résidents. Ceux-ci, déjà habitués à la vie itinérante, se sont chargé de la reconstruire, en plaçant son centre un peu plus loin, près d’où se situe actuellement le Parc Agramonte.

L'architecture de Camagüey

Ce fut au XVIIIème siècle, avec l'essor de patricien dont les capitaux se consolidaient plus dans le bétail que dans une faible production sucrière, que la ville s’est vue dotée de notables constructions : l'église et le couvent de La Merced, la paroisse de la Soledad, la chapelle et l'hôpital de San Juan de Dios et, à la fin du XIXème, le monumental ensemble architectural de l'hôpital des femmes, le monastère des Ursulines et l'église de Nuestra Señora del Carmen. À ces constructions s’ajoutent, à côté des maisons de plein pied, en maçonnerie et couvertes de tuiles, les appelés « palacios », qui étaient en réalité de grandes maisons de deux niveaux et d’un entresol, dont la maison natale d'Ignacio Agramonte est un bon exemple.

Comme dans d'autres villes le temps a superposé les traces et les styles, mais dans celle-ci sont conservés, plus ou moins intacts, des sites comme la Place de San Juan de Dios. Sur celle de San Francisco, très proche de l’un des « palacios » – aujourd'hui une cuartería – construite vers 1800, se lève le temple néogothique du Sacré Cœur, conclu en 1920. L'éclecticisme a laissé de très bons échantillons dans ses rues : aussi bien des façades qui paraissent rêvées par Gaudí, avec de belle grille catalane, que des conceptions art déco pour le moins ingénues et, évidemment, de nombreuses restructurations particulières récentes, avec sa maladresse « post-moderne ».

À côté de la joie pour le titre reçu, les autorités locales devront bientôt affronter d'autres défis : il y a de nombreuses zones et constructions de ce propre centre menacées de ruine ou de perte définitive, comme l'ancien Couvent de San Francisco – ensuite Collège Escolapio – sur le point de s’effondrer, le manoir des Arteaga, dans la rue Independencia, ou la résidence fragmentée et fortement endommagée où l'éminente romancière Aurelia Castillo a vécu et est morte, sans parler de la désastreuse situation de son Cimetière Général et de l'urgence de réaliser des interventions véritablement effectives dans des lieux ayant une exceptionnelle valeur patrimoniale, comme le Musée Provincial « Ignacio Agramonte » - ancienne Caserne de Cavalerie –, la Maison Natal du Major et la Quinta Simoni.

Dorénavant il faudra entreprendre  une tâche conjointe, au lieu du divorce habituel, entre la Direction Provinciale du Patrimoine et le Bureau de l'Historien de la Ville, et accorder un pouvoir juridique adéquat à ce dernier pour stopper la barbarie déprédatrice de certaines personnes et de certains organismes qui démolissent un arc mixtiligne ou qui laissent tomber un avant-toi.

Il n'y a pas de doutes que cette reconnaissance aidera à obtenir l'injection financière qui permettra de protéger et de réhabiliter de grandes zones de la trame urbaine, mais il ne faut pas oublier qu’il se pose maintenant une question urgente pour les autorités locales et pour tous ses habitants : savoir vivre dans une ville qui est Patrimoine de l'Humanité.

 

Roberto Méndez

Écrivain cubain.