La Havane

2012-06-07 17:10:06
Juliet Barclay
La Havane

À l’échelle internationale, la restauration de la Vieille-Havane a été considérée comme l’un des projets les plus novateurs et émouvants de la renaissance urbaine dans le monde, fait d’autant plus extraordinaire compte tenu du contexte où il se déroule : le combat soutenu de Cuba pour s’imposer en tant que force politique et économique indispensable.

Les grands efforts consentis par le pays remontent au XIXe siècle à partir de guerres meurtrières pour lesquelles les tentatives des Cubains de conquérir l’indépendance contre l’Espagne, ont été frustrées par l’annexion de l’île par les États-Unis d’Amérique. Le joug états unien a été secoué en 1959 par la Révolution ; or, compte tenu de la proximité géographique de son « voisin du Nord », il s’avère difficile pour l’île d’en éliminer complètement son influence. Les étrangers qui admirent la restauration de la Vieille-Havane sont d’avis que les Havanais ne devraient pas l’oublier, vu le désastre culturel qu’entraînerait un rapprochement des États-Unis avec Cuba.

L'Office de l'Historien de La Havane

L’Oficina del Historiador (Office de l’Historien) de la ville est l’organisation chargée de la renaissance de la capitale cubaine. Le poste d’historien de la ville est une fonction traditionnelle dans les villes latino américaines, depuis le XVIIIe siècle. La Havane a eu son premier historien au début du XXe siècle car jusqu’à alors les gouvernements  ne prenaient pas en considération les valeurs de la postérité. Cependant, La Havane n’a jamais été bombardée et les matériaux utilisés dans la construction de la plupart des édifices historiques sont tellement résistants qu’il serait très difficile de les détruire complètement.

Néanmoins, cela ne veut pas dire que l’état des grands palais, églises et demeures de la Vieille Havane soit satisfaisant. Même si la ville n’a jamais été attaquée par des forces humaines, celles du temps ont ravagé le plâtre, les métaux, le verre et le bois. Les poutres géantes en acajou et cèdre, utilisées dans la construction à une époque où l’île était encore couverte de forêts de bois précieux, ont été victimes de siècles de prédation de la part des termites. En général, seules les façades des anciennes constructions sont restées relativement intactes (mais les sols affaissés à l’intérieur ne permettent pas de sauver les structures). De grands efforts ont été déployés pour sauvegarder les façades et il faut reconnaître que les équipes de restaurateurs du Office de l’Historien sont de vrais experts en matière d’étayage des structures. En effet, il existe plus de 900 bâtiments importants situés à l’intérieur des limites de l’ancienne muraille qui entourait La Havane, dont plus de la moitié exige une attention urgente.

Le premier historien de La Havane, Emilio Roig de Leuchsenring, a été nommé dans les années 30 du XXe siècle. Roig de Leuchsenring était un historien et écrivain réputé qui, outre ses efforts pour sauver la Vieille-Havane et documenter des détails peu connus de la ville, écrivait régulièrement pour la presse cubaine. Depuis sa tribune hebdomadaire dans Social – revue publiée par le Grupo Minorista [groupe d’intellectuels qui ont adopté des positions d’avant-garde dans l’art, la littérature et la politique, N. du T.] pour lequel l’identité culturelle cubaine et le nationalisme constituaient le principe recteur – il faisait des remarques ironiques et perspicaces sur les habitudes culturelles cubaines.

Le rôle joué par Roig de Leuchsenring en tant qu’historien de la ville a été plutôt défensif qu’actif. Il consacrait la plupart de son temps au travail de lobby pour empêcher des politiciens sans scrupules d’accomplir leur objectif de ruiner la Vieille Havane pour en faire un hybride de Las Vegas et de Disneyland. Il a réussi à empêcher la destruction de l’église de San Francisco de Paula ; mais, malheureusement, il n’a pu préserver l’université de La Havane et l’église de San Juan de Letrán qui occupait tout un bloc derrière le palais des Capitaines généraux (aujourd’hui musée de la ville). Faute de fonds, Roig n’a pu réaliser d’importants travaux de restauration.  Ce n’est qu’avec la montée au pouvoir de la Révolution, en 1959, que la priorité a été accordée à la restauration de la Vieille Havane, grâce à un budget annuel alloué à cette fin, très modeste, mais qui permettait de restaurer certains des bâtiments, les plus importants du centre historique.

Emilio Roig de Leuchsenring est mort au début des années 1960 et son assistant, Eusebio Leal Spengler, a occupé son poste. La première tâche de Leal a été celle de conclure les travaux de restauration du palais des Capitaines généraux, sans conteste le bâtiment le plus vaste, important et esthétique de La Havane. L’ouvrage a constitué un vrai défi car il fallu réaliser au préalable des études archéologiques très complexes, compte tenu que le palais se trouve sur le site qu’occupait l’église de San Juan de Letrán. Une fois les travaux achevés, le palais est devenu Musée de la ville. Leal s’est par la suite consacré à la réfection d’autres édifices importants, dont certaines forteresses, églises, anciennes demeures et grands palais.

Malgré l’insuffisance de fonds et la lenteur des travaux, le projet s’est déroulé avec succès pendant plus de vingt ans. Les commentaires des visiteurs étrangers, où la consternation côtoyait la joie, portaient sur la pléthore de ruines que constituait le centre historique. Cependant, un grand changement était imminent : suite à l’effondrement du camp socialiste le commerce préférentiel de Cuba a pratiquement disparu du jour au lendemain et l’île plongea dans une crise que le président a dénommée « Période spéciale en temps de paix », suggérant de la sorte que tous devaient être préparés pour « se serrer la ceinture » et consentir de grands sacrifices. Cela ne se fit pas attendre, et malgré un esprit de sacrifice déjà bien présent les Cubains ont dû réduire sévèrement leur diète.Inutile de dire qu’il a donc fallu réduire sensiblement le financement destiné à la restauration de la Vieille Havane. Cependant, Leal n’est pas resté les bras croisés en regardant son projet couler à pic. La Vieille-Havane ayant été déclarée par l’Unesco Patrimoine de l’humanité, l’historien s’est mis à l’ouvrage. Au terme de nombreux débats et pourparlers, une loi a été adoptée, en vertu de laquelle l’Office de l’historien de la ville pouvait mettre sur pied une branche commerciale lui permettant de se procurer des devises qui seraient par la suite investies dans le programme de restauration du centre historique.

Le projet est devenu par la suite très émouvant. Passant du jour au lendemain d’un anonymat relatif à une reconnaissance publique, Leal est devenu directeur général d’Habaguanex – société holding à laquelle sont rattachés tous les hôtels, restaurants et sociétés immobilières de la Vieille-Havane – sans jamais abandonner ses responsabilités en tant que directeur du musée de la ville et historien de la ville de La Havane. Habaguanex emploie actuellement plus de sept mille personnes qui se chargent des travaux de restauration et de direction.

Dans les années 1990, le centre historique a été l’objet d’une transformation totale et d’importants changements dans la périphérie. Dès le début, Leal a laissé bien entendre qu’il ne s’agissait pas seulement d’une restauration physique des immeubles. On n’allait pas créer ici une Vieille-Havane aseptique et embellie pour le plaisir des touristes, ôtant ainsi à la ville son âme et la transformant en peuple fantôme pendant la basse saison du tourisme. Une phrase clef a été utilisée pour décrire le projet, à savoir « restauration intégrale », pour bien préciser que la restauration de la Vieille Havane signifierait une renaissance dans tous les domaines de la vie de la ville, non seulement dans les pierres, le bois et le plâtre mais aussi dans ses habitants en tant que composants fondamentaux de la ville.

La restauration des églises dans la Vieille Havane

Le renouveau de la vie culturelle dans la Vieille Havane a toujours occupé une place de tout premier ordre dans la liste des priorités de l’Office de l’historien de la ville. Le centre historique est pléthore d’églises, dont certaines sont encore ouvertes, alors que d’autres ont été affectées à d’autres emplois à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, ce qui a entraîné en général des dommages à la structure physique de ces immeubles dont trois ont fait l’objet de travaux de réfection et constituent aujourd’hui d’importantes salles de concert.

La basilique mineure de San Francisco d’Asís, qui se hisse sur la place de San Francisco, était au début une église attenante au monastère, centre de coordination de toute l’œuvre missionnaire des franciscains en Amérique du Sud. En 1762, les envahisseurs britanniques s’en sont emparés pour y pratiquer le protestantisme. Une fois désaffectée, elle a fait office d’entrepôt de douane, bureau de poste et chambre frigorifique. Vers le milieu du XIXe siècle, un ouragan a détruit son célèbre transept et sa coupole, une autre des structures ravagées à laquelle l’historien de la ville a consacré ses énergies et son attention.

Suite à une méticuleuse restauration au cours de laquelle il a fallu retirer de l’église une énorme chambre frigorifique en béton, la basilique mineure a rouvert ses portes comme l’une des plus grandes salles de concert de la Vieille-Havane, dotée d’une acoustique magnifique et d’une climatisation invisible. Le public qui assiste le samedi soir aux excellents concerts de musique de chambre et aux récitals de piano peut ainsi s’abandonner à la réflexion sur l’austérité élégante de la construction, tout en écoutant les interprètes cubains de musique classique les plus prestigieux. La basilique est étroitement liée à l’église de San Francisco de Paula, qui se dresse au bout de l’Alameda de Paula et qui domine la baie.

Eusebio Leal s’est proposé de rendre à l’Alameda (allée), autrefois l’une des principales promenades de la ville, toute sa beauté d’antan en éliminant les restes inesthétiques des anciens embarcadères et en restaurant la statuaire ornementale classique en fer forgé. Ars Longa, le groupe de musique ancienne de l’Office de l’historien de la ville, a choisi l’église pour y tenir ses répétitions et organiser le Festival international de musique ancienne de La Havane.

À ces deux salles de concerts est venue récemment s’ajouter l’église de San Felipe Neri, un bel oratoire du XVIIe siècle transformé en banque dans les années 1920. Son architecture combine les hauts espaces ecclésiastiques et les détails prosaïques des banques. Elle est cependant idéale pour les récitals et le théâtre lyrique. Sa scène spacieuse en bois occupe la place originaire de l’autel sous lequel les archéologues ont découvert, enterrée dans les fondations, une poignée de monnaies d’or et d’argent, exposées aujourd’hui dans une urne située à un côté de la scène.

Même si la ville n’a été jamais attaquée par des forces humaines, celles du temps ont ravagé le plâtre, les métaux, le verre et le bois. En général, seules les façades des anciennes constructions sont restées relativement intactes (difficile de sauver des structures entières, lorsque les sols se sont affaissés à l’intérieur).

Une ville en mouvement

À la Vieille-Havane, la rénovation ne s’étend pas seulement à la musique mais aussi à la danse – nous ne parlons pas de la salsa omniprésente, et rythme auquel il est impossible d’échapper –, à la palpitante danse moderne exécutée tout au long des rues et places du centre historique dans le cadre du festival annuel Ciudad en Movimiento [Ville en mouvement]. À ce spectacle novateur, conçu et organisé par le département Manifestations culturelles de l’Office de l’historien de la ville, participent des troupes de danseurs de Cuba et du monde entier qui, a tour de rôle, prennent part au spectacle de danse qui débute sur la place d’Armes et qui s’étend partout. Le rapport logistique est assuré par les Andadores en zanco de la Habana Vieja [Marcheurs en échasses de la Vieille-Havane] qui ont pour mission de marcher entre les groupes comme des girafes décorées pour imprimer du mouvement à chaque présentation, accompagnés par un essaim d’enfants frénétiques.

Il faut trouver un équilibre entre les besoins des touristes et ceux des habitants pour réussir les travaux de réfection de la Vieille-Havane, une zone étonnement surpeuplée de la ville où nombre de personnes vivent pratiquement dans des conditions infrahumaines et qui partagent souvent des installations sanitaires inadéquates. Aussi, la question du logement mérite-t-elle la plus haute priorité de la part des urbanistes et architectes de l’Office de l’historien de la ville. Cependant, sans les revenus que rapporte le tourisme il n’y aurait pas grand-chose de possible, d’où la nécessité de destiner certaines installations aux touristes, mais seulement à ceux capables de profiter de l’environnement et de le protéger.

Tous les hôtels du centre historique occupent des anciens immeubles d’une valeur historique et architecturale exceptionnelle, d’où leur charme. L’hôtel Santa Isabel, ancien palais des Condes de Santovenia, sur la place d’Armes, figure peut-être parmi les plus charmants. Avec une vue incomparable sur le bosquet de la place d’Armes, l’hôtel a accueilli des dignitaires, vedettes du cinéma, personnalités de la haute société, mannequins étoile, diplomates, chefs d’État, voire d’illustres ecclésiastiques.

Les travaux de restauration de la Vieille-Havane sont réalisés sur une base pratique en vertu de laquelle un petit groupe d’immeubles sont rénovés en fonction de leur ultérieure exploitation. Les espaces sont par la suite transformés graduellement au fur et à mesure que l’effet renaissant s’étend.

Un cas intéressant, actuellement en cours, est celui de l’intersection des rues Teniente Rey et Compostela, où la restauration de l’ornementation exquise gothique et néoclassique de la pharmacie La Reunión constitue le centre autour duquel tourne un groupe d’immeubles dont une école (déjà restaurée et inaugurée), des boutiques (notamment la pharmacie qui vend des herbes médicinales, des épices, des médicaments et toute sorte de produits pharmaceutiques et qui abrite un petit musée), une boulangerie, une église (encore opérationnelle mais exigeant une rénovation urgente), un petit hôtel (situé dans le potentiellement beau mais aujourd’hui en ruines, cloître du couvent des petites sœurs de Santa Teresa) et, ce qui est encore plus important, plusieurs maisons, aussi bien pour les habitants de la zone qui en ont besoin que pour les familles qui devront quitter le couvent avant sa transformation en hôtel. Toutes ces familles seront relogées dans des appartements spacieux, suite à la transformation des anciens bureaux situés au-dessus de la pharmacie et des bâtiments voisins restaurés, sans parler d’un nouveau complexe de logements.

Parmi les volets sociaux les plus sérieux du projet de restauration, on trouve des touches délicieuses de frivolité dont la plus populaire, récemment inaugurée, est sans doute le Musée du Chocolat où sont exposés des appareils utilisés dans l’élaboration du chocolat, prétexte excellent pour la vente de boissons chocolatées froides ou chaudes et de chocolats faits sur place par des diplômés de l’école cubaine de maîtres chocolatiers, à partir du cacao de Baracoa.

D’importants succès ont été remportés à la Vieille-Havane mais il reste encore beaucoup à faire et les fonds font défaut. Cependant, personne ne préconiserait l’ouverture totale aux investissements étrangers. Plus la situation actuelle se prolongera (il est vrai qu’elle n’est pas du tout satisfaisante du point de vue économique), plus les Cubains auront du temps pour consolider leurs réussites enviables dans le domaine de la restauration de la Vieille-Havane, et pour  renforcer le sens de l’individualité des Havanais ainsi que leurs bastions culturels face au manteau étouffant de l’homogénéité états unienne qui commence déjà à battre, menaçante, dans cette direction. Rappelons la citation de Hugh Thomas inscrite sur le frontispice de son œuvre Cuba, la lucha por la libertad : La liberté malgré tout ! Malgré tout le drapeau, déchiré mais ondoyant, flambe comme la tourmente contre le vent ! (Lord Byron, Pèlerinage de Childe Harold, quatrième chant, strophe 98.)

Juliet Barclay
Elle a travaillé dans le journalisme, la photographie et le design management. Ses travaux sont publiés en Angleterre, aux Etats-Unis et dans la Caraïbe. Ce sont ses 1ers voyages à Cuba, marqués par la frustration d'un manque flagrant d'information en anglais sur la ville, qui l'ont poussé à créer "Havana-Review of a City". Elle a également travaillé plusieurs années en tant que chef de projets Design de la Direction du Patrimoine Culturel de l’Office de l’Historien de la ville de La Havane.

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