La Havane

2012-10-31 04:13:58
Lucía López Coll
La Havane

Bien que je ne sois pas spécialement attirée par les conjurations secrètes et les liturgies mystérieuses, le 16 novembre dernier j´ai accompagné une amie à la cérémonie traditionnelle de commémoration de la fondation de la Ville de San Cristóbal de La Habana.

Nous avions prévu d´accomplir le rituel qui consiste à faire trois souhaits en tournant trois fois autour de la Ceiba (fromager étroitement lié au rituels religieux de Cuba) qui, d´après les historiens, marque l´endroit où s´est tenue la première messe et le premier cabildo (Conseil Municipal) de la ville nouvelle. Mais lorsque mon amie et moi sommes arrivées à la Place des Armes, nous avons découvert une file interminable de personnes ayant exactement la même intention et nous avons préféré profiter de l´occasion plus que propice pour nous promener dans le quartier le plus ancien de la ville, qui fêtait en ce jour son 489ème anniversaire.

Et nous avons bien fait ! Pendant presqu’une heure, nous avons parcouru ces rues vieilles et étroites, émerveillées de voir tant de travail investi pour sauver ces constructions plus qu’anciennes, aussi bien les vieux palais que les maisons les plus humbles qui ont coexisté mur contre mur et qui aujourd´hui renaissent pour la fierté et la joie des voisins et visiteurs. Nous avons également admiré ces rues propres et mieux illuminées, avec de beaux jardins parsemés d’arbres et de sculptures, comme un havre insolite aux marges de la ville chaotique, sale et chaque fois plus détériorée.

Je dois dire que, tout au long de ce parcours, nous avons regretté de ne pas disposer d´un guide écrit qui nous dévoilerait les secrets de ces édifices: les premiers propriétaires d’un beau palais, l´histoire de cet impressionnant bâtiment à l´architecture moderniste -devenu l´Hôtel Raquel-, ou les détails de l’histoire de la Vieille Place qui, grâce aux travaux réalisés, a comme un air neuf. Et bien que je suppose qu´il doit déjà exister ce type de ressource pour les touristes, il devrait également être mis à disposition des Cubains qui y portent intérêt.

Quoiqu’il en soit, qu’ils soient convertis en auberges, commerces, musées ou restaurants, ou qu’ils conservent leur caractère de maison privée, les édifices de la Vieille Havane sont en train d’être sauvés de l’abandon, du mauvais traitement et des pénuries par décision du gouvernement, et surtout grâce au précieux travail entrepris par la Oficina del Historiador, dirigée par Eusebio Leal, qui a réussi à engager des centaines de personnes dans « le grand ouvrage », et ce bien qu’ils aient rencontré nombre d’obstacles sur le chemin.

Mais ce n´est pas seulement à force de bonne volonté et de connaissances qu´a été possible le miracle de la reconstruction. J´ai de sérieux doutes qu´une initiative d´une telle ampleur aurait pu être menée à bien sans l’établissement du Plan Directeur de Revitalisation Intégrale de la Vieille Havane, qui a été mis en application à partir de 1994 et a été capable de rassembler toutes les forces nécessaires, en créant une plateforme d´action commune.

Il n’aurait pas non plus été possible d’avancer sans l´adoption du Décret-loi 143, qui a octroyé à la Oficina del Historiador de la ville une personnalité juridique ainsi qu´une capacité à administrer certaines entreprises sur son territoire et à investir une partie des revenus dans la restauration de plusieurs édifices que nous admirons aujourd´hui.

Malheureusement, la promenade à travers l’ancienne ville fortifiée est arrivée à sa fin, et au fur et à mesure que nous nous éloignions de son périmètre et que nous nous enfoncions  dans Centro Habana, le paysage urbain a radicalement changé, comme si la machine du temps qui nous avait transporté au passé colonial, par une erreur inexplicable, nous avait ramené à un présent dévasté par quelque catastrophe, où les constructions délabrées coexistent avec d´autres en meilleur état, bien qu´il soit difficile de les différencier en raison du manque de peinture, de la saleté qui recouvre les façades et des  « ajouts »  ou solutions apportés à ces édifices qui, en toute justice, ont été appelés « ruralisation » de la ville.

La comparaison a inévitablement surgi, et nous nous sommes mis à spéculer sur la possibilité de mettre en pratique à Centro Habana et dans le reste de la ville - pourquoi pas?- un projet similaire à celui mené à bien dans la Vieille Havane.

Nous avons convenu qu´il ne serait pas possible de reproduire le même schéma, étant donné les caractéristiques propres à chaque territoire, puisque toutes les zones de la ville n´ont pas les mêmes valeurs architectoniques, ni le même intérêt touristique.

Cependant, loin d´être un obstacle, un tel contexte comprend probablement de nouvelles possibilités, car lorsque l’on travaille à préserver un patrimoine là où il existe, on ne peut échapper à la substitution des édifices les plus détériorés par d´autres plus modernes et fonctionnels, sans pour autant que soit altérée l’authentique physionomie de la ville.

Il s´agit alors de mettre en application les expériences déjà testées dans le Centre Historique, telles que les attributions octroyées à la Oficina del Historiador, pour revaloriser d´autres zones de la capitale. En même temps, ce serait là une réponse possible au déficit de logements dans le pays.

« La Havane est chère, mais elle le vaut bien », a dit à maintes reprises Mario Coyula Cowley, Professeur Emérite et Lauréat du Prix National d´Architecture 2001, qui estime que « ce qui est important c´est le principe d´une autogestion intelligente, capable d´intégrer intérêt économique, culturel et social. Il s´agit de faire que la grande majorité de la ville soit capable de se payer elle-même ».

Ce qui est certain, c´est que nombre de spécialistes et d´institutions sont conscients du sérieux problème que la  ville doit affronter. Depuis sa création, le Groupe de Développement Intégral de la Capitale (GDIC), avec des apports importants dans le domaine de l´urbanisme et du Planning Stratégique, a travaillé à canaliser ces inquiétudes, mais il reste encore beaucoup à faire, comme il a été démontré dans le rapport de la Commission Ville, Culture et Architecture, présenté au 7ème Congrès  de l´Union des Ecrivains et des Artistes de Cuba  (UNEAC), tenu en 2008.

« Nous devons penser non seulement à la manière de conserver les valeurs existantes, mais aussi à la manière de produire une architecture et un urbanisme de qualité en mesure d´améliorer l´habitat, et qui à partir de là puisse accroître le sens de l´identité et de l´appartenance de notre peuple », rapporte le texte.

Pour cette raison est nécessaire « une politique d’urbanisme et d’architectonique prioritaire dans les programmes de développement nationaux », face à l´existence d´une série d´aspects qui menacent le développement et l´équilibre des grandes villes », parmi lesquels, aux dires du rapport, le « vieillissement physique et humain des villes » et «  le manque d´entretien et le déficit généralisé de logements ».

En même temps, le rapport fait allusion au « manque de connexion entre l´aménagement urbain et la stratégie de développement de la ville; au déficit de financement des plans élaborés qui, par ailleurs, ne sont pas suffisamment pris en compte par les responsables; à la séparation de tout ce qui concerne les logements (80% des fonds) du système de la planification physique; au manque de contrôle urbain et au non respect généralisé des régulations urbanistiques, aussi bien du secteur privé que du secteur public », entre autres aspects significatifs.

Devant la nécessité de disposer de financements importants pour faire avancer les projets de développement, le rapport laisse entendre que ces fonds pourraient venir de différentes sources complémentaires, comme l´allocation centralisée des ressources, la production locale (déjà adoptée dans le Centre Historique de La Havane), et les ressources internationales, sans pour autant que la coopération avec le capital étranger ne suppose « l´abandon des principes de justice sociale et de souveraineté qui doivent prévaloir ».

En abordant les problèmes les plus urgents que rencontre la capitale (qui pour la plupart se répètent sûrement dans d´autres villes du pays), et en signalant les possibles solutions, l´analyse réalisée par l´UNEAC se transforme en un document précieux.

Avec un peu de chance, ces considérations parviendront à des oreilles attentives et pourront influer sur les plans de reconstruction à venir, qui répondent aux nécessités de logement et à la restauration urgente que nécessite la ville et dans lesquels le territoire et les citoyens eux-mêmes doivent jouer un rôle fondamental, à l’image du modèle de la Vieille Havane. Ce serait l´un de mes souhaits pour cette année, bien que je n´aie pas pu réaliser les trois tours de la mythique Ceiba.

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

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