La Havane à 166 km/h



Cuba a accueilli deux grands prix de Formule I entre 1957 et 1958. La capitale de l'île a alors été la scène des adieux d’un champion, d'une séquestration et d’un accident fatidique.

La légendaire Havane des années 50, avec ses cabarets, ses casinos, ses hôtels, ses magasins, ses musiciens immortels, était le lieu parfait pour tout spectacle de classe mondiale. À la fin de cette décennie l'île était un pays en guerre, mais les montagnes d'Oriente étaient trop éloignées pour obscurcir le glamour de la grande ville.

Piste quotidienne des meilleures automobiles de l'époque, américaines et européennes, la ville s'est convertie durant deux ans, 1957 et 1958, en siège de l'une des phases du championnat mondial de Formule I, sous le titre de Grand Prix de Cuba.

Les organisateurs ont préparé un circuit de 5591,25 mètres, dans une zone du Malecón, connue aujourd’hui comme La Piragua, à la vue du majestueux Hôtel National. Curieusement, quasi deux ans après la première course, ce même endroit a été le témoin de l'arrivée de Fidel Castro et de sa caravane de tanks et de camions, qui ont marqué la fin du gouvernement militaire de Fulgencio Batista et le début de la Révolution.

1957 : la première course

Dix-neuf pilotes de onze pays étaient présents dans cette compétition, entre eux l’Argentin Juan Manuel Fangio, quatre fois champion du monde. Il y avait aussi l'Anglais Stirling Moss (l’éternel second), et les champions nationaux d'Italie, Eugenio Castelotti ; des Etats-Unis, Masten Gregory et d'Espagne, Alfonso de Portago.

Quand l’argentin Manuel Sojit, présentateur officiel de l'événement, a donné le départ ce 25 février, son compatriote Fangio ignorait certainement que ce serait sa dernière saison comme champion du monde, la cinquième fois. Tout serait difficile pour l’inégalable pilote sud-américain à La Havane.

La course comptait 90 tours, soit un peu plus de 500 kilomètres. On estime qu’environ 150 000 personnes ont assisté au duel entre Portago et Fangio, le centre du show du début à la fin.

L'Espagnol a mené la course jusqu'au 69ème tour. En ce moment il avait pratiquement un tour d'avance sur le super favori argentin. Le public l'acclamait. Mais ce n'était pas un jour de chance. La Maserati de Moss avait pris feu dans le 18ème tour, alors que la voiture de Castelotti n'avait pas pu être réparée par les mécaniciens et il a dû abandonner.

La fatalité est alors tombée sur Portago. Le tuyau de combustible de la pompe se casse. Malgré les efforts de son équipe, il perd 2 minutes 40 et quand il revient en piste il se retrouve à la cinquième place. Fangio a pris la tête. Il ne la perdra pas jusqu'au drapeau à damier.

Trois heures, onze minutes et deux seconds après être parti en huitième position, dans sa Maserati de trois litres, l’Argentin est couronné une fois de plus. Dans sa vie il le sera 24 fois des 51 Courses Officielles où il a pris part. Toutefois, le plus rapide et le plus chéri à La Havane avait été Portago, il a emporté chez lui la Coupe de la Popularité et un record magnifique de 166,871 kilomètres à l’heure comme moyenne.

Une séquestration et un accident

Trente-deux pilotes de douze pays ont pris part à la seconde édition du Grand Prix de Cuba. C’était l’hiver 1958, une année agitée pour la nation caribéenne qui terminerait avec la fuite du général Batista et la fin de sept ans de régime militaire.

Cela n’avait pas été une saison paisible pour la  Formule I. Portago, le grand animateur de l’année 1957, avait trouvé la mort il y a peu dans la course des 1000 milles, en Italie. Sur le circuit de Modène, aussi dans cette nation européenne, avait péri Eugenio Castelotti, capitaine de la Scuderia Ferrari.

Nonobstant, Fangio, Moss et Gregory, en plus du champion français Jean Behra, de l’Espagnol Francisco Godia, de l’Allemand Wolfang Von Tripps et du Suédois Joakin Bonnier, étaient présents dans l’Île.

Les classifications ont eu lieu le 23 février. La dispute acharnée entre Fangio et Moss présageait une course inoubliable pour le lendemain. Et cela a certainement été une compétition mémorable, même si l’Argentin n’y a pas participé.

Cette nuit dans l'hôtel Lincoln, Fangio a été séquestré par un commando du Mouvement « 26 de julio », le bras armé de Fidel Castro dans les villes. L'objectif de l'opération était de faire connaître au monde, par la presse réunie à La Havane pour couvrir l'événement, la résistance armée contre le gouvernement de Batista.

 « Ici parle le 26 de julio… Nous avons séquestré Fangio… Ne vous alarmez pas, il n'y a aucun danger pour sa personne… Nous continuerons à vous informer. », a été le court communiqué des ravisseurs. En quelques heures la nouvelle a fait le tour du monde. À Paris, à Londres, à New York, à Rome, à Mexico et à Buenos Aires, les journaux lui ont dédié de grands espaces en premières pages.

Le 24 février à 15 heures 30, une heure et demie après l’horaire prévu, le départ a été donné aux Formules I. En l'absence de son grand rival, Moss a pris l'avantage dès le début. Mais la joie de l'Anglais n’a pas durée.

Dans le sixième tour l’inexpérimenté pilote cubain Armando García Cifuentes a percuté le public à plus de 100 kilomètres à l’heure. L'accident a provoqué six morts et vingt blessés. Le Comité Technique a décidé d'arrêter la course et a déclaré Moss vainqueur, qui ne s'est pas réjoui de cette victoire.

Fangio a tout appris par la télévision dans la maison où il était captif, dans le quartier havanais de Nuevo Vedado. Ses ravisseurs ont raconté postérieurement que le fait l'a altéré encore plus. Peu de temps après il a été remis sans difficulté entre les mains des diplomates de son pays.

Seulement cinq mois étaient passés depuis sa seconde visite à La Havane quand l'étoile de la Formule I a annoncé sa retraite. Il avait 47 ans. Il est revenu ensuite, en 1981, non pas pour courir, mais comme président de l'entreprise Mercedes Benz pour concrétiser des affaires de vente de camions. Il a été reçu à l'aéroport par Faustino Pérez, ministre des Industries et leader du Mouvement 26 de julio en 1958, quand il a été si aimablement séquestré.

Fidel Castro a alors interrompu sa participation dans une réunion internationale car il voulait le saluer et lui offrir des excuses pour ce qui était arrivé, 23 ans plus tard.