La Havane : Portraits de nuit



Ils s'appellent Ivan, Miguel, Samuel ou Emilio... Ils vivent à la Havane, pour un temps ou pour toujours. On dit d'eux après l'avoir cru oubliée, qu'ils sont la génération de demain. Que représentent-ils aujourd'hui dans un pays en perpétuelle mutation, dans une Havane qu'on assimile peut-être encore, peut-être à tort à Berlin ou Prague des années 90... ?

Pourtant, à Cuba, pas de trop grand changement politique en vue, la continuité est de rigueur mais une certaine jeunesse cherche de plus en plus à s'assimiler à celle des autres pays. Nous les avons rencontrés, nous les avons suivis, nous les avons interrogés... ils nous ont surpris.

par Bertrand FERRUX

Ivan est un oiseau de nuit... A celui qui l'écoutera, il expliquera qu'il n'a pas fait d'études... S'il parle anglais avec autant de facilité, c'est grâce à la musique nord américaine et à la rue qu'il fréquente toutes les nuits... 26 ans, chez ses parents habitant à une quinzaine de kilomètres du centre de la Havane, il trouve toujours l'adresse de la soirée où il pourra danser, écouter de la musique électro et rencontrer ses amis, eux aussi habillés par R. Lauren ou Aéropostale.

En insistant, il explique qu'il a travaillé pour les forces spéciales, puis comme nageur de combat... Au final, on ne saura rien de la vérité arrangée ou non... on devinera seulement que la vie de tous les jours n'est pas facile.

« Et en travaillant, est ce que ce ne serait pas plus simple??? »

« ici, il n'y a pas de travail, mieux vaut rencontrer un étranger ou chercher à partir »...

Partir où ? Ivan n'en sait rien... comme tant d'autres, fréquentant les touristes, il pense qu'ailleurs l'argent coule à flot. Difficile de lui expliquer quand certains étrangers dépensent ici parfois sans compter et offrent à boire durant des nuits entières...

Pourtant certains partis pour de meilleurs horizons sont parfois déjà revenus... Ils n'auront trouvé en Espagne ou ailleurs qu'un canapé pour dormir chez un vague cousin exilé, pas de travail car il n'y en a pas et surtout bien moins de considération que dans leur pays d'origine... !

Le lendemain, après une nuit blanche, si celle-ci ne s'est pas soldée par une rencontre et un lit proche, Ivan se rend chez Emilio, son ami de toujours. Emilio vit à Centro Habana, dans une maison exceptionnellement décorée d'objets à l'origine tout sauf cubaine... Une station d'accueil pour smartphone trône au salon, un modèle non encore commercialisé en Europe... La pièce est conviviale, d'une hauteur sous plafond d'une bonne quinzaine de mètres....

Quand on le félicite sur les lieux, il n'y va pas par quatre chemins « elle te plaint ? Je la vends. ».

Emilio est le dernier à Cuba : ses parents, ses grands parents, ses frères et sœurs sont tous à Miami.

Lui aussi prépare son départ depuis 2 ans, et cette fois-ci, ce sera pour les semaines à venir... Reste à se débarrasser de la maison.

Comme Yvan, il dort la journée, profite de ses soirées. Mais contrairement à son ami, sa vie est ponctuée de relations avec les Etats Unis : de la Hifi dernier cri, des téléphones portables, et surtout des vêtements... Une pièce entière de la maison est utilisée en dressing et durant notre visite, il se changera 3 fois... Ces jeunes recherchent une nouvelle identité loin de la culture et des études qu'on a cherché à leur imposer.

Pourtant il manque quelque chose dans cette vie superficielle, c'est tout simplement de quoi manger. Alors Emilio insiste pour nous emmener à la cafétéria de la rue d'à côté, il y commandera 2 plats,    3 bières et 4 desserts... puis demandera une boite pour emporter les restes. Evidemment, la question de savoir qui règlera l'addition ne se pose pas, c'est la plupart du temps l'étranger.

La journée se passe ainsi entre Emilio et Ivan : Attendre allongés sur les canapés, écouter de la musique et si quelques pesos convertibles se présentent, fumer un peu d'herbe afin de faire courir plus vite le temps.

« Un joint dans nos têtes, c'est la balle qui a traversé le corps de Kennedy »... et il part d'un éclat de rire, le premier de la journée, les yeux embuées de fatigue, de bonheur, de tristesse ou tout simplement de fumée.

On crie dehors, on appelle Ivan... Quel mystère, au milieu de plus de 2 millions d'habitants, de toujours être retrouvé ! On lui ouvre, c'est Samuel. Son accent ne laisse aucune doute, il n'est pas cubain. Pourtant il est à l'aise, et semble être chez lui.

Samuel est étudiant à l'Université de la havane, où il est arrivé il y a quelques mois. Il vient de Portland, sur la côté nord Ouest des Etats Unis. « j'étudie la sociologie mais je n'ai pas le droit à l'université de fréquenter des cubains ». L'idée qui paraissait utile et originale devient vite farfelue.

Ils se sont tous évidemment rencontrés en soirée. Les nuits underground de la havane sont nombreuses, les endroits courus ou parfois connus à la dernière minute.

« Il suffit d'inscrire un jour ton numéro de portable sur les fiches à l'entrée d'une soirée, et tu seras averti de toutes les autres ». Samuel avoue crânement recevoir plusieurs textos chaque jour.

Quand on lui demande ce qu'il fera plus tard, il explique qu'à Portland, personne n'a jamais vraiment travaillé... décidément, l'avenir des uns ressemble à celui des autres mais certainement pas pour les mêmes raisons !

Le salon se remplit, on ne boit rien, on discute seulement de la prochaine soirée.

Puis on décide de sortit, rejoindre le Vedado.

Des jeunes rue 23 ou G, il y en a partout. En groupes ou en couple, en musique ou les téléphones à l'oreille, mais toujours au style impeccable et imposé.

Alors que veut-elle cette jeunesse de la nuit ? Qu'attend-elle de l'évolution de son pays ?

Personne ne semble avoir la réponse. Contrairement à d'autres lieux, c'est certainement de profiter au jour le jour... personne ne parle vraiment de travail mais personne non plus ne parle des difficultés de la vie.

C'est la jeunesse cubaine, celle de la vie de nuit, celle qui n'a peut-être pas encore compris l'évolution économique de son pays...