La Havane religieuse



Publié dans Opus Habana, Numéro 1, 1996

Peut-être, à l'heure finale, les havanais s’attachent plus à la tradition chrétienne. Toutefois, dans cette lettre Fredrika Bremer commente «la religion est morte à Cuba ».

Aujourd’hui c’est Jeudi Saint, une grande fête pour l'Église Catholique, et le matin j'ai visité une paire de temples dans la ville. Il y avait une solennité dans ces derniers. Les dames, vêtues comme pour un bal, étaient agenouillées sur des tapis magnifiques, avec des toilettes de soie et des chaussures de satin, des bijoux, des parures d’or et de fleurs, le cou et les bras découverts. Et de toutes parts de légères mantilles noires et des éventails brillants qui se mouvaient en cadence.  

Même les très jeunes filles sont vêtues ainsi. Près d'elles, debout, les caballeros les examinent avec leurs monocles. C’est vraiment ravissant de voir ces femmes couvertes de parures, à moitié voilées ; des femmes de toutes les couleurs – car entre-elles il y avait aussi des mulâtresses très bien habillées et avec des visages splendides – agenouillées par groupes dans la nef centrale de l'église, très près de l'autel ; et cela est d'autant plus remarquable, que les Espagnoles ont des yeux et des bustes qui sont très beaux en général. Mais l'incapacité pour penser avec sérieux à tout ce qui n’est pas sérieux, à tout ce qui n’est pas coquetterie et légèretés perturbe spécialement un jour comme celui-ci, le Jour de la Communion, une occasion solennelle, tranquille, sans vanité ; une occasion dans laquelle s’initie la vie la plus haute et sacro-sainte de l'humanité. Je me rappelle du Jeudi Saint dans l'église de Sankt Jakob, à Stockholm ; là elle est appelée  « communion privée ». Des familles entières arrivaient, les mères et les enfants, pour boire ensemble au calice. Je me rappelle le silence, le profond recueillement dans l'église pleine de gens… !

Parmi les étrangers de différentes nationalités établis à Cuba, il y a un seul et même avis sur l’absence absolue de vie religieuse dans l'Île. Les prêtres vivent en évidente contradiction avec leurs vœux, ils ne sont respectés par personne ni méritent de l’être.

La vie morale n'est pas beaucoup plus haute que la religieuse. « Il y a beaucoup d'amour et beaucoup de passion à Cuba – me  disait un jeune penseur qui vit ici –, mais plus souvent sur le chemin du vice que sur celui de la vertu ». On adore aveuglement le dieu argent, et il est rare qu’un mariage soit consenti sans prendre en considération ses conseils avant tout. Les femmes qui ne se marient pas ont rarement une conduite irréprochable. Une amie d'un certain âge ne connaissait qu’une femme célibataire d'âge mûr qui était vertueuse à La Havane. Parmi les hommes il ne doit y en avoir aucun.

Les gens viennent dans la belle île comme les parasites qui absorbent seulement la vie de la nature et vivent d’elle; mais celle-ci se venge. La nature les empêtre avec ses mille bras, les entoure, en les abattant ; elle noie leur vie supérieure et les convertit en cadavres.  

L'après-midi

J'ai visité de nouveau trois ou quatre églises de la ville. Cet après-midi le maître-autel et les retables étaient brillamment illuminés. Elles étaient moins pleines à cette heure que lors de la messe du matin, et les gens étaient moins élégants. Il y avait plusieurs personnes agenouillées qui paraissaient prier avec dévotion. Dans la cathédrale étaient assises, chacune d’un côté de l'église, deux hautaines dames espagnoles, entièrement couvertes de bijoux, avec une table de collecte devant elles afin de rassembler de l'argent pour les pauvres. Un seul de ses bijoux coûteux aurait suffit pour compenser les faibles dons que les gens jetaient dans les petit tronc des offrandes. Je n'ai eu aucune difficulté pour entrer et sortir, ni pour me mêler avec les gens dans les églises ou avec la multitude dans les rues ; tout se déroulait avec une tranquillité absolue. Il paraissait que les gens étaient sortis pour se divertir. Depuis ce moment jusqu'au matin du Dimanche de Résurrection, tout sera calme à La Havane. Aucune calèche n’osera se montrer dans les rues. Mais demain il y aura une grande procession.

Le dimanche de la résurrection

Avant-hier, l'après-midi, j’ai contemplé la procession depuis un balcon, dans la maison d'un couple d'Américains que je connais, sur la Place d'Armes. Avec des vêtements de bal, des dames blanches, mulâtres et noires, accompagnées de leurs caballeros, ont comblé la place de bonne heure l'après-midi et elles se promènent satisfaites, causant et riant. Les mulâtresses se caractérisaient spécialement par leur ostentation, par leurs fleurs brillantes et par les parures qu’elles portaient sur la tête et autour du cou, alors qu’elles se dandinent comme des paons royaux. On voyait que les gens attendaient un grand spectacle. Et, effectivement, celui-ci a eu lieu au crépuscule, à la lumière des flambeaux.

L'image du Christ gisant était conduite sur un lit d'apparat, sous une énorme araignée de cristal qui illuminait le noble et pâle visage de cire. Derrière ils portaient Marie, qui pleurait, couverte d’un manteau de velours avec des broderies d'or et portant une couronne dorée sur la tête (…) La procession était longue et elle ne manquait ni de pompe ni de dignité. Parmi les participants j'ai observé une quantité de Noirs qui portaient de grandes toiles blanches sur la poitrine et les épaules. On m’a dit qu'ils appartenaient à une sorte de secte maçonnique qui se joint à l'Église en réalisant des œuvres de charité, en visitant les hôpitaux…

Des milliers de personnes s’amusaient allégrement sur la place et dans les rues, spécialement les Noirs, qui allaient vêtus avec toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. C'était un spectacle brillant, mais on ne pouvait s’imaginer qu’il soit moins approprié pour l'occasion. Ni un petit souffle de sérieux paraissait toucher cette multitude. On voyait clairement dans cette procession que la religion est morte à Cuba !