La Havane, retour vers le passé

2012-08-27 22:37:26
Revue Le Monde Moderne
La Havane, retour vers le passé

Où l’auteur arrive à La Havane et y découvre la splendeur de la ville et le charme des cubaines

Au débarqué, sur la blancheur du quai, un grouillement ! Nègres court vêtus, Chinois à la longue queue, Cubanos au teint de citron, Espagnols bronzés, vêtus de blanc, coiffés du classique panama. Cris, hurlements, batailles pour le meilleur hôtel, San Carlos, de Europa, de Inglaterra, de Isabel, del Telegrafo. « N'ayez crainte, me dit une connaissance du paquebot, injuriez et bataillez. » J'injurie, bataille, obtiens un apaisement relatif : six personnes seulement se disputent ma valise. Un mulâtre tient la poignée de gauche, un nègre la poignée de droite. Le mulâtre a un mot superbe : « Nègre, qui veut faire concurrence au blanc ! » Le nègre n'insiste plus.

Je suis mon guide jusqu'à la station de volantes. Cent pas à faire, en cent pas il me dit mille mots. Il m'interroge, se fait lui-même les réponses, en semble content. Il m'appelle cabalero, et me déclare que c'est un honneur pour un cabalero tel que lui de guider un cabalero tel que moi. Au cocher de la volante — sorte de fiacre juché sur de hautes roues — il me recommande jalousement. Nous ne nous connaissions pas il y a cinq minutes, mais peu importe, je suis son ami, son meilleur ami; il a connu mon père, ma mère, ma famille; il sait ce que je viens faire à la Havane; je suis son chico. Il me serre la main, accepte mon pourboire, non comme salaire, mais comme présent, et à la dispocition de usted. Nous partons.

L'adresse que j'ai donnée est lointaine : toute la ville à traverser. Le cheval n'est pas pressé, le cocher non plus. A chaque détour de rue il rencontre une connaissance à qui il crie quelques mots. L'autre répond, mon cocher s'arrête, bavardage où il est question de cabalero, de l'excellence, de l'altesse que je suis. —Muy bien. — Y adios. — La roue de droite, à un tournant dangereux, fait gigler une flaque d'eau sur une marchande. Injures alors, oh! injures à faire rougir des singes, salade d'atrocités superbement dites, de cris, de larmes, de poings menaçants. Enroués, enfin, le cocher et la marchande se quittent... poliment. — Adios, senora. — Adios, cabalero. — Ma parole, la senora envoie par-dessus le marché un baiser au cabalero. J'oubliais : nous sommes au pays des mots !

La vieille ville! Un semis de rues tortes, étroites, pavées d'immondices, surplombées de maisons gaiement concaves, les jalousies des maisons jointes d'un côté à l'autre par des guirlandes de ficelle où l'on met le linge à sécher. Et ce linge, il faut le voir, en loques, rapiécé de rouge, de bleu, de vert; c'est plus joli. Des coins de peuple amusants, autour d'un guitariste, d'une marchande de fruits, à la porte d'un barbier. Mais tous ces gens-là, vus de loin, vont se battre ; c'est une tuerie ! Oh ! que nenni ! Ils causent de la pluie et du beau temps : l'habitude du geste, voilà tout.

La ville nouvelle, extra muros, comme l'on dit! Elle est belle, riche, froide. C'est la cité moderne dans sa banalité coutumière, mais les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée percé de larges baies pour que l'air, la lumière y entrent à flots. Quelques visions de jolies femmes, de gentlemen trop bijoutés, de boutiques à l'instar de Paris. Des églises, des places, des squares !

Le premier soir, je me promène dans les rues, au hasard du caprice. Où suis-je? dans quelle ville de rêve? Un grand coup de lune éclaire des rez-de-chaussée blancs, aux fenêtres ouvertes, d'où le regard plonge dans toute une profondeur d'appartements et... des femmes aux fenêtres, partout, partout. Des figures pâles, où deux yeux noirs ressortent avec un éclat de jais, les cheveux couverts d'une mantille. Et des hommes s'arrêtent sur l'étroit trottoir qui longe les maisons, s'accoudent aux fenêtres et causent. « Ave, Maria., purissima, » dit l'un; et la femme répond d'un sourire. « Vos yeux brillent comme les phares du Morro, » dit l'autre à une jeune fille aux nattes rousses. La senorita ne daigne pas prêter attention, l'homme reprend : « Vos yeux sont plus éclatants que la plus éclatante des étoiles. » Autre dialogue vingt pas plus loin : « Senorita, que Dieu vous conserve ! Vous êtes plus belle que la Vierge de Covadonga. » Le compliment plaît à la senorita. Elle agite son éventail. L'homme s'accoude et cause : « Qui êtes-vous, senorita? » — « Une telle, fille d'une telle. » — « Que Dieu bénisse la mère qui vous a mise au monde !» — « Et vous, qui êtes-vous? » — « Ib senor Cabalero X. » Suit une énumération incroyable de prénoms. Flirt où les piropos (compliments) sont énoncés avec la sérénissime faconde de la langue espagnole. Un autre senor cabalero arrive. Le premier cède la place, et ainsi de suite !

Mais alors... me direz-vous... les Cubaines?... Oh! ne vous trompez pas, cela ne va pas plus loin... Simple flirt, pas autre chose qu'un flirt. Les femmes, là-bas, et des plus grandes et des plus riches familles, trouvent tout naturel cet hommage de l'inconnu qui passe.

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