La Havane, retour vers le passé (2/10)

Un voyage au XIXème siècle



Où l’auteur décrit la femme et l’homme cubain et saisit le mystère des soirées havanaises

Au détour d'une rue, la boutique basse, étroite, d'une femme du peuple. Dans la niche surmontant la porte, une Vierge du Pilar, habillée en manola. Sur les marches du seuil, la marchande assise avec ses deux filles. Elles ont toutes trois une jupe rouge, un corsage de velours noir pailleté de verroteries. Dans leurs cheveux, aux plis de leurs mantilles, à leurs corsages, elles ont mis des cucullos, grands vers luisants ramassés dans le gazon d'un jardin proche. Les cucullos éclatent, incendient, donnant l'illusion d'extraordinaires diamants. Des hommes passent qui complimentent. Un groupe se forme, qui n'en est encore qu'aux compliments, mais qui tout à l'heure chantera, dansera. Quand on aura bien chanté, dansé: chacun chez soi, en tout bien, tout honneur. Pas même le bout du petit doigt n'aura été donné!

La beauté des femmes cubaines est classique. Les poètes — et à Cuba tous sont poètes — passent leur temps à chercher des comparaisons rares, exquises, pour chanter cette beauté des femmes. J'ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, un album où tous les amis d'une famille célèbrent à l'envi une pettite Ada-Cœlia del Rosario, née de la veille. Il y a là une quarantaine de piécettes, vers ou prose, d'un gongorisme amusant : « Que tu es belle, Ada, que tu es délicieuse! Ton teint est blanc et rose, parce qu'il a été formé avec les pétales d'une rose. » Une autre : « Ton nom, Ada, est la suave effluve d'un jasmin abritant son calice dans les laves du Vésuve. » Cela est signé Ricardo del Monte, l'un des plus grands, sinon le plus grand des poètes actuels de La Havane.

A dix ans, formées déjà et amusantes avec leurs gestes maniérés de petites femmes, flirtant avec leurs poupées à défaut de galants. On leur apprend parfois à lire, à écrire, à compter, mais toujours à plaire. Plaire, plaire, toujours et malgré tout, c'est leur cause finale. La maternité, pour fréquente qu'elle soit chez elles, n'est qu'un accident. Le type est le type espagnol, mais affiné, adouci. Petites, grassouillettes, l'ovale de la figure remarquablement pur, noires ou rousses, les yeux n'en finissant pas, elles ont les extrémités d'une extraordinaire finesse. Des siècles de farniente dans des hamacs ont insensiblement réduit à leur plus simple expression ces organes indispensables à notre humanité active et travailleuse. Pour comble, la pudeur cubaine exige que les femmes cachent toujours leurs pieds. On peut apercevoir et admirer les mains, — fort heureusement, — grâce à l'éventail, dont lesdites mains jouent avec une extraordinaire maestria. Un Européen croit, tout bonnement, que l'éventail est fait pour donner de l'air. Erreur et combien grande! L'éventail est un appareil télégraphique des plus compliqués et des plus complets. Le commerce des femmes cubaines est agréable, à la condition cependant qu'on fasse abstraction presque totale de l'élément intellectuel. Ce sont oiseaux qui gazouillent, fleurs qui embaument. Leur esprit est dans leurs yeux.

Les hommes sont charmants, séduisants au possible... pour une heure. Effet du soleil : les cerveaux fermentent! Il y a comme une impossibilité de voir juste, de raisonner juste. On est à côté tout le temps, dans le bien comme dans le mal. Tel jeune homme qui pariera d'allumer son cigare à un cierge de l'autel, en pleine messe, et tiendra son pari, saura mourir au camp insurgé, en héros de Plutarque. Des riens, ils hurlent. Des pires catastrophes, ils sourient. Le mirage, le perpétuel mirage ! Des intelligences remarquables, avec tout cela, un don d'assimilation prodigieux, qui leur permet de tout apprendre, de tout savoir et, ce qui vaut mieux encore, de tout digérer. Il y a à La Havane toute une florescence littéraire et artistique.

La Calle del Prado et le square d'Isabel. Un cours quelconque de ville de province avec en plus l'azur profond du ciel, la mer rougeâtre à l'horizon, et une végétation tropicale dans toute sa splendeur. Une musique militaire joue une fantaisie sur Faust, une sélection de la Mascotte, et le monde tourne, tourne, les femmes en cheveux à l'exception des grandes élégantes chapeautées « à l'instar de Paris ». Pas de demi-mondaines, à La Havane : aussi au Prado tout le monde se connaît, se salue, se complimente et se déchire.

Un bal ! Avec un peu d'imagination on se croirait dans le hall d'une de ces grandes maisons qui avoisinent l'Arc de Triomphe, dans le Far-West parisien. Moins de bibelots cependant et point de tentures; des rocking-chairs sur des dalles de marbre, des meubles en bois lisse de style américain. Dans les tentures, dans les ornements des boiseries se glisseraient l'horrible punaise, le scorpion même, parfois. Toutes les Cubaines un peu riche ont fait leur voyage de noce à Paris ; elles connaissent ou croient connaitre nos mœurs. Rentrées chez elles, elles donnent des soirées. On danse enfin, non la danse colorée d'Espagne, mais nos affreuses danses françaises qui semblent un exercice violent, una polka, una mazurka, et la « cuadrilla de los lanceros ». J'oubliais la partie la plus intéressante de la soirée : le chant. A La Havane, comme à Toulouse, tout le monde a de la voix. Un hidalgo est fier d'un ut de poitrine (prononcer out !). Il se forme des matchs à qui tiendra le plus longtemps «lè out ». Le piano en frémit, la salle en tremble, mais les femmes se pâment. Les hommes sont, bien entendu, en frac et constellés de diamants; les femmes en décolletage hardi et constellées de diamants vrais ou faux.

Au théâtre Tacon, une des plus vastes, des plus belles, des plus commodes salles de spectacle du monde. Cinq rangs de loges et jamais vides. Les Cubains ont la passion du théâtre et y consacrent des sommes qui paraîtraient exagérées. Il n'est pas rare de payer un fauteuil d'orchestre 100 dollars (500 fr.) aux représentations à bénéfices. Les meilleures troupes du monde y passent et ne sont pas sûres d'y être bien accueillies, tant le Cubain est difficile !