La Havane, retour vers le passé

2012-08-27 21:29:32
Revue Le Monde Moderne
La Havane, retour vers le passé

 

Où l’auteur est confronté à la hiérarchie des personnes de couleur

L'élément curieux, pittoresque, d'une plantation réside tout naturellement chez nègres qui l´occupe. Il y en a de bons, il y en a de mauvais ; d´autres sont sobres, d´autres ivrognes...mais de travailleurs, point. Jadis, le fouet, le fouet du planteur classique — chat à neuf queues terminées de boules de plomb — courbait sur l'aire les dos noirs les plus rétifs. L'abolition de l'esclavage, en supprimant les châtiments corporels, n´en n'admettant tout au plus que les bourrades, a transformé la psychologie des nègres.

Le nègre se croit quelqu'un — il est bien le maître, tout proche, d'Haïti— le dit, et agit en conséquence. Pendant la saison des pluies, pendant la moisson, il travaille : il est abrité et payé. Pendant la saison sèche, il gagne la manigua, (savane) où il vit de la vie d'un coureur d'aventures, comme un Bas-de-Cuir des romans de Cooper! Il est si doux d'errer loin des maîtres et des fonctionnaires espagnols, dans la magnificence d'une forêt vierge, où le gibier abonde, où l'on se rafraîchit à l'eau pure des sources.

Le nègre hait le blanc et pour cause. Des siècles et des siècles de tourmenteurs ont déchiqueté cette chair noire, et des siècles et des siècles de haines se sont entassés. Les pires horreurs ont eu lieu à la Havane. Planteurs, zébrant au fer rouge la peau de leurs esclaves; femmes blanches, aux dents cariées, faisant arracher les dents blanches de toutes les négresses de leur plantation ; familles débitées aux enchères publiques comme viandes de bétail ! Mme Beecher- Stowe, dans sa Case de l'oncle Tom, ne connaissait que les États-Unis. Qu'eût- elle écrit, si elle avait connu Cuba?

Les nègres vivent, à l'heure actuelle, pour la plupart tranquilles, et point ennemis d'une douce gaieté. Leurs habitudes rappellent celles des singes. Le travail fini, ils chantent et dansent, s'éternisent en palabres rieurs. Le vieux, l'ancêtre — il santo, le saint, comme ils l'appellent — parle de là-bas. Là- bas? où? Les jeunes pensent: là-bas? il y a donc un là-bas, un au delà à l’hacienda, aux champs bordés de caféiers aux baies rouges, à la forêt vierge enguirlandée de lianes? Là-bas, là-bas, où ? Le vieux continue : « Il y a là-bas !... » Rêve d'un pays où le soleil brûle plus torride encore, d'arbres si grands, si grands qu'on n'en peut faire le tour, d'un lac qu'on traversa, enchaînés par les hommes blancs, pendant des semaines et des semaines, dans une maison flottante, percée de trous par où l'on voyait de l'eau ! Et il vous semble entendre, à la veillée d'un soir d'hiver, une bonne grand-mère, toute blanche, qui, aux têtes blondes penchées vers elle, raconte doucement, doucement : « Il y avait une fois un roi et une reine!... »

Dans ce même peuple, la superstition fait rage. Catholiques, les nègres le sont, en principe, mais fétichistes surtout, ayant gardé de leurs ancêtres, le culte de l'amulette, la crainte du sorcier. Ils ont ou prétendent avoir des remèdes à tout, aux maladies mentales (!) comme aux physiques. Et il est curieux de voir « combien plus ça change, plus c'est la même chose » dans le cercle où éternellement tourne l'humanité.

Le nègre s'entendra facilement avec le maître blanc, si le maître blanc a pour lui des égards, de la sollicitude : il ne s'entendra jamais avec le métis, La hiérarchie dans une plantation est basée beaucoup moins sur l'habileté professionnelle que sur le plus ou le moins de « sang de couleur », qui coulera dans vos veines. Au-dessus du nègre le métis. Au-dessus du métis, le quarteron. Au-dessus du quarteron, le blanc. Jamais d'interposition dans les rôles. Les métis sont donc tout indiqués pour les emplois de chefs d'ateliers, de contremaîtres, de surveillants. La fierté qu'ils ont de ces modestes fonctions est sans bornes. Ils font semblant d'oublier et oublient parfois — O Cuba, pays du mirage! — que sous leurs ongles se trouve la bande plus ou moins noire, mais si caractéristique, du sang mêlé. Ils commencent rarement une phrase sans vous dire : « nous autres, blancs ! » Ayez l'air de le croire, ils vous en sauront un gré infini. Souriez-en, ils vous garderont une dent... longue. Aussi bien est-il difficile, sous ces peaux hâlées par le soleil, de distinguer parfois les éléments typiques du noir. Les salons de Paris sont pleins de Carmitas. Passe toujours le bout de l'oreille, et la Havane, où existe à un degré absolu le préjugé de couleur, leur ferme impitoyablement ses portes.

Les hommes-métis, dans les plantations, jouent « les mouches du coche et les croque-mitaine ». Ils encouragent les travailleurs de leur présence, les stimulent de leurs injures et de leurs brutalités…mais ne font rien. Ils sont blancs, et ne travaillent pas, aux noirs de travailler. On peut difficilement se passer de ces métis. Où les blancs périraient, décimés par l'impitoyable vomito, les métis résistent.

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