La Havane, retour vers le passé (3/10)

2012-08-27 22:05:24
Revue Le Monde Moderne
La Havane, retour vers le passé (3/10)

Où l’auteur raconte le culte pieux de la ville

De l'Opéra passer aux églises, il n'y a qu'un pas, étant donné le côté théâtral du culte à La Havane. On va à l'église, comme on va à l'Opéra, certains jours et certaines heures, quand les cloches sonnent leur appel populaire « Tan, tan, tan, tan. Juanica la viega no tene futan. — Tan, tan, tan, tan. Jeanneton la vieille, n'a pas de jupon! » Les femmes se mettent en grande toilette et se font suivre d'un négrillon qui porte le prie- Dieu et le missel. Parfois elles prient à l'église; toujours elles y flirtent.

La semaine sainte à La Havane a une couleur toute particulière. Le jeudi, à dix heures, un coup de canon part de la forteresse du Morro. Instantanément, la ville devient une ville muette, une ville morte. Pas un bruit, pas un cri, pas une voiture, pas une gamme. Seul, dans les rues, le pas cadencé des soldats que, compagnie par compagnie, on mène aux offices.

Le samedi, à dix heures, autre coup de canon du Morro. Comme la Valkyrie au contact de l'épée de Siegfried, la ville se réveille. Une immense clameur retentit. Les cloches sonnent à toute volée. Les jeunes filles, à leur piano — et il y en a vingt mille à La Havane! — jouent la Marche royale. Les cochers galopent leurs chevaux en jurant et vociférant plus encore que d'habitude : n'ont-ils pas les économies de quarante-huit heures de silence à dépenser. Et, ce qui est moins drôle, une fusillade générale éclate — fusillade à blanc, en principe, bien entendu, car, en réalité certains n'hésitent pas à glisser une balle dans le canon de leurs fusils, à supprimer quelque individu gênant, quitte à mettre le tout sur le compte d'un accident!

L'on se rend en foule à l'église pour assister à l'office des ténèbres, entendre surtout le sermon des Siete palabras (six paroles) sermon qui dure trois heures. La sixième parole vient d'être proférée : le Christ a rendu le dernier soupir. C'est un effroyable tumulte qui éclate alors dans la sacristie, symbolisant le tremblement de terre qui, sur le Golgotha, accompagna la mort de Jésus. Les femmes crient, pleurent, se trouvent mal. Pick-pockets de cœurs, ou pick-pockets de bourses, les hommes se précipitent pour leur porter secours. La scène est inénarrable.

Dans un pays d'origine espagnole, il ne peut y avoir de cérémonie religieuse sans « abomination » de ces chiens de Juifs « perros de judios ». Cette abomination nous reporte aux plus beaux jours de Torquemada. Dans toutes les maisons, les enfants fabriquent des mannequins en osier représentant des Juifs, et y mettent le feu. L'œuvre de feu consommée, on processionne pour purifier l'air. D'une église part la Vierge du Bon secours « nuestra senora de los Remedios » ; de l'autre, l'Enfant Jésus. Les deux cortèges doivent se trouver à heure fixe, à endroit indiqué. Un des cortèges arrive-t-il en retard? l'autre l'injurie. Des exclamations éclatent où l'on fait entrer — et en quels termes ! — la Vierge et l'Enfant Jésus ! C'est à qui aura le plus beau cortège, la plus belle statue. Jalousie de paroisses!

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