La Havane, retour vers le passé (4/10)

2012-08-27 22:29:11
Revue Le Monde Moderne
La Havane, retour vers le passé (4/10)

Où l’auteur parle de la danse, de la prison et de la mort

Quelques croquis au hasard des rues.

La vieille ville. Une petite place. Des femmes y dansent. Elles s'en donnent à cœur-joie, stimulées par d'agiles castagnettes, une guitare aigre, un tambourin crevé. Olé, olé! c'est la danse violente du tango, la habanera voluptueuse et lente. Des hommes qui passent se mêlent aux danseuses. Olé, olé! Il fait chaud, les peaux brunes transpirent. Pouf, pouf, pouf, pouf... à petits coups de houpettes, les femmes se couvrent la figure de cascarilla (poudre de coquilles d'œufs pulvérisée). Un homme attaque l'air populaire de la Paloma. La Paloma est reprise en chœur. Balancement de hanches. Autre chanson, sur un thème musical connu, improvisée par le guitariste. Il passe en revue les beautés visibles et secrètes des danseuses. Chacune a son couplet. Traduction ? impossible !

Six janvier, jour des Rois! Un cri part, qui vient du Morro, grossit, s'enfle — comme le couplet de la calomnie dans le Barbier— renverse tout : los nanigos, les forçats ! Un roulement de tambour, les nanigos encadrés de soldats font dans la ville leur hygiénique promenade annuelle. Les rues se vident, se ferment les persiennes des maisons, se terrent Cubains et Cubaines ! Nanigos est — là- bas— synonyme de croque-mitaine. Les nanigos, — indescriptible mélange de forçats de toutes les races, de tous les types, où le nègre cependant domine, —dans les carrefours qu'encerclent les soldats, baïonnettes au canon et fusils chargés, dansent et chantent.

Un velorio, ou veillée des morts. De quart d'heure en quart d'heure, les parents, les amis, vont s'agenouiller près du lit mortuaire, vociférant l'éloge du défunt. Comme le velorio dure parfois trente-six heures, il faut ménager ses forces. La famille a installé, en conséquence, un buffet soigneusement garni de tafia et d'aguardiente. On y fait honneur. Le soleil aidant, l'ivresse vient vite. Tant mieux, on n'en criera que mieux. Quand on enlève le cadavre, les vociférations sont à leur paroxysme. Le mort dans la fosse, changement à vue, tout se calme comme par enchantement. A quoi bon s'attrister plus longtemps, cela ne ressuscitera pas le défunt!

On se tue à La Havane, sans vergogne ! C'est le mépris des peuples primitifs pour la vie humaine. Ne sortez pas le soir sans un revolver. A tout bout de champ, on vous demandera la bourse ou la vie. Montrez vos armes, on s'excusera : « Pardon, senor, je m'étais trompé ! » Le voleur s'éloigne avec un coup de chapeau sentant son gentilhomme d'une lieue. Cela n'a pas d'importance. Dans la campagne, cela devient plus grave. Les Fra Diavolo y abondent, et triste est le sort de ceux qui tombent entre leurs mains. C'est la mort ou la forte somme. Les gendarmes espagnols sont généralement les meilleurs amis des bandits. Le seul moyen, si l'on veut s'offrir un voyage d'explorations dans des régions quelque peu désertes, est de payer rançon.

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