La Havane, retour vers le passé

un voyage au XIXème siècle (9/10)



Où l’auteur relate, à travers deux lettres qu’il a reçues, les combats révolutionnaires dans la Capitale cubaine 1/2

Une lettre de la Havane m'est arrivée. J'en donne quelques extraits :

« Je vous écris d'une ville morte, aux magasins fermés, aux maisons vides. Seule un peu de vie subsiste autour du Morro, la sinistre forteresse qui domine la rade et où tous les jours, par longues files, pénètrent des théories de prisonniers, qu'on ne voit plus jamais reparaître. C'est la fin de tout, la mort de tout! Un poulet coûte vingt francs, cinq francs un litre de lait, trois francs un pain! Ceux qu'épargnent les balles, le vomito ou l'épouvantable loi des suspects vont hâves, maigris, titubant par les rues, crevant de faim. Dans le bas peuple l'on croit à la fin du monde et l'on prie. Dans les classes riches, l'on se sauve. Dans l'armée, l'on regrette les sierras neigeuses de la mère-patrie, l'on meurt... ou l'on déserte : chez les insurgés, on mange au moins. Et pour comble de malheur, voici la saison des pluies, des coups de vent empestés de vomito, des orages détrempant le sol, noyant tout. On a percé une porte au mur qui sépare l'hôpital du cimetière. La nuit seulement on enfouit les morts, loin du regard des vivants! Cela eût aidé à la démoralisation de voir les cadavres. Sage précaution ! Dans un seul jour, trois cent quatre-vingts soldats sont morts ! »

« Dans la campagne, les ruines s'entassent sur les ruines. Tout est brûlé ou tout brûle. Fondus les stocks de sucre, coupées les cannes, démolies les maisons, sautés les ponts, éventrées les routes ! C'est l'abomination de la désolation ! Et des cadavres partout croupissent au soleil, déchiquetés à voir! De loin, on les devine au vol des corbeaux engraissés ! »

« Oh ! L’atroce guerre, l'épouvantable guerre! Depuis de longues semaines, une troupe espagnole croupit dans une caserne. Rassemblement. Macéo est dans les environs. Il s'agit de le surprendre, l'entourer, l'anéantir. Enfin ! Les soldats, joyeux, marchent en longues files. Les voilà sous bois... Qu'a donc celui-là? Il porte brusquement les mains à ses entrailles, tombe, se roule, hurle ! Et cet autre, qui se casse en deux, et sur la mousse, devient vert, devient noir, vomit un flot de sang? Serrez, serrez ! disent les chefs. Les hommes serrent et se signent : le vomito! On continue la marche. — Silence et chargez les armes ! Voyez-vous ces fumées, là-bas, c'est Macéo! On bondit! Rien! Plus personne ! Que les débris d'un foyer à peine éteint ! Macéo s'est envolé ! — De rage, l'on pleure, l'on se tue parfois, et la route, au retour, se fait sinistre, dans l'enjambée des camarades morts, verts déjà, couverts de mouches. — Les rangs flottent : soudain un cri : feu ! Une décharge part du ciel, de la terre, des arbres, de partout! Un second cri : « Au machette, au sabre! » Et c'est un tourbillon d'êtres moitié nus, de diables ne faisant qu'un avec leurs chevaux, qui coupent la ligne espagnole, frappent, massacrent! Sauve qui peut! Cinq minutes, et de la troupe espagnole, il ne reste qu'un troupeau éperdu, en loques. »

« Le lendemain on recommence. L'Espagnol a du cœur. On recommence le surlendemain. Rien, rien, toujours ! Et pire que les balles, pire que le vomito, la gangrène de la démoralisation gagne l'armée. J'en ai vu pleurer dans les rues de la Havane, de beaux jeunes hommes de vingt ans, vêtus de malpropres uniformes de toile blanche. »

Au terrible décret pris par le général Weyler, et qui peut se résumer en ceci : ‟ Tous les bandits seront fusillés — et tous les Cubains sont des bandits ˮ, la junta révolutionnaire a répliqué par : ‟ Tous les bandits sont fusillés et tous les Espagnols sont des bandits. ˮ C'est la loi du talion dans toute sa rigueur : œil pour œil, dent pour dent ! »