La Havane, retour vers le passé (5/10)

Un voyage au XIXème siècle


Ph


Où l’auteur dépeint la culture de la terre sur l’île de Cuba

La campagne est d'une proverbiale fertilité, Cuba est bien la Terre promise dont parlait Christophe Colomb. Èden! terre promise, certes, où la flore s'épanouit en extraordinaires palettes, où la faune curieuse, tourmentée, se joue des difficultés du transformisme, où le soleil chauffe autre, où les nuits d'une clarté, d'une limpidité admirables semblent des jours atténués ! La joie de vivre dans le dolce farniente du sage ! L’épiderme du sol effleuré, et des moissons splendides, sans labeur, sans l'effort hardi de deux bœufs roux qu'un paysan aiguillonne ! La sieste, de longues heures aux hamacs que fraîchissent les éventails de palmiers! La cigarette nimbant les lèvres : la cascariela étanchant les gouttes de sueur sur les peaux brunes. Dormir, dormir!

Dormir, oui ! Mais si peu que ce soit il faut travailler. La canne à sucre, le café, le cacao, le coton ne poussent pas tout seuls. Aussi partout des haciendas (fermes), des ingenios (usines) couvrent le sol. On les installe près d'une rivière dont l'eau, soigneusement captée par des multitudes de rigoles, apporte partout la fraîcheur. La maison d'habitation est basse, à un étage, bordé d'une large véranda. Des plantes grimpantes en enguirlandent les murs, les fenêtres.

On réserve dans les alentours un bois où poussent, dans toute la splendeur de la forêt vierge, les troènes, les cléomes, les ébéniers, les acajoux, les palmiers, arbres mariés les uns aux autres par des lianes folles, des grenadilles, des bégonia, des riana. Tout autour s'étend la monotonie des champs cultivés, séparés les uns des autres par des haies de caféiers aux baies rouges. Des huttes en paille, çà et là, à l'ombre des bouquets d'arbres, s'élèvent. Des nègres y vivent, en familles, dans l'ordure et la puanteur. Si le planteur est riche, il installe sur sa propriété les différents établissements industriels qui lui servent à manufacturer lui-même son cacao, son tabac, son sucre. Si les capitaux lui manquent, de lourdes charrettes traînées par quatre bœufs trapus et courts, porteront la matière première jusqu'à la ville voisine. On travaille le matin, le soir, la nuit même par les beaux clairs de lune des régions tropicales.

Le jour, il faut fuir devant l'ennemi : le soleil ! Le terrible soleil qui incendie tout, torréfie tout. A midi, c'est comme un brouillard qui couvre le paysage. Une haleine de feu sort de la terre crevassée. Rien ne bouge des feuilles, des brindilles d'arbre. Seuls, les oiseaux du paradis, minuscules, de ci de là, partout, volettent leurs plumes dérobées à un arc-en-ciel, et, dans la forêt prochaine, où tout dort, le campanero (oiseau-cloche) de ses notes graves, profondes, sonne l'heure.

L'hospitalité dans les haciendas est écossaise. On y vit de la vie la plus large, la plus cossue du gentleman-farmer, et les jours s'y écoulent, monotones, partagés par la chasse, la culture ; ou de longues promenades sur un de ces petits chevaux trapus, à la tête fine, dont le pied adroit sait se débrouiller au travers des lianes, des troncs d'arbres moussus des forêts. Peu de gibier relativement, la chasse habituelle est au caïman dont on s'empare comme un vulgaire goujon. L'amorce est ici un quartier de viande pourrie recouvrant un crochet aigu. L'animal happe, s'accroche, est tiré à terre, assommé ensuite à coups de bâton, ou déchiqueté par le machete; mais gare à ses coups de queue ; dans les soubresauts de l'agonie, certains sont terribles.

La bête noire est le scorpion (alacran) qui pullule. Il ne se passe pour ainsi dire pas de jours, pendant la moisson, sans qu'un nègre ne soit piqué. Le remède heureusement n'est pas loin, le scorpion lui-même le fournit : essai amusant d'homéopathie ! Une compresse d'alcool où baignent les scorpions calme instantanément la douleur et cicatrise la piqûre. J'ajouterai que rarement on tue le scorpion. On le force à se suicider. On l'entoure de brindilles sèches auxquelles on met le feu. Le scorpion affolé, tourne, tourne, cherchant une issue dans le cercle de flammes. Rien! Il se casse en deux, s'enfonce son dard dans la tête et meurt : ô stoïcisme !