La Havane, retour vers le passé (7/10)

Un voyage au XIXème siècle



Où l’auteur explique comment les américains se sont enrichis à Cuba

À différentes reprises, j'ai causé avec des propriétaires de l'île. Ils ne tarissent pas sur la fertilité de Cuba. Du sol, du climat, on peut tout attendre. Leur seul ennemi, c’est le régime fiscal qui les étrangle quand les moissons sont belles, les tue pour peu qu'un cyclone, de trop grandes pluies, ou la redoutable sécheresse aient diminué la production agricole. À Cuba, un propriétaire doit payer à X, Y, Z, à propos de tout et tout le temps. Comme l'eau d'un vase brisé, les revenus s'écoulent par mille fêlures. En cas de refus, gare les vexations, gare les taquineries, la culbute fatale pour finir. Mieux vaut payer.

Deux millions d'habitants, au plus, peuplent Cuba. Sans se donner beaucoup de mal, Cuba pourrait en nourrir quatre fois plus. Un dixième à peine du sol est défriché. Le centre de l'île, où la couche arable a plusieurs mètres de profondeur, est totalement inculte, géographiquement inconnu même ou peu s'en faut. Pas de routes.L'heureux à Cuba est le spéculateur et le fonctionnaire. Les familles aristocratiques de la Havane se vengent d'eux en ne les recevant pas. Ils deviennent cosmopolites.

Je n'apprendrai rien en disant que les plus grosses richesses de Cuba, « les deux mamelles » qui la font vivre, sont ses sucres et ses tabacs. Peut-être intéresserai-je cependant mes lecteurs en leur parlant du Sugar-Trust, syndicat américain des sucres. Le Sugar-Trust est la conception la plus merveilleuse que oncles yankees réalisèrent. Vous ramassez quelques centaines de millions et vous achetez, entre 3 et 4 francs les vingt- cinq livres, les sucres, tous les sucres des États-Unis. Reste à les vendre. La chose est aisée si on veut se contenter d'un bénéfice normal. Mais Jonathan ne veut pas l'entendre de cette oreille, il lui faut 200 pour 100. Que faire? Bien simple : raréfier la marchandise; les demandes dépasseront les offres; les prix monteront, monteront. Mais pour raréfier la marchandise? De plus en plus simple. Le plus grand producteur de sucre est Cuba, qui en donne 1.200.000 tonnes : si nous supprimions Cuba? Toujours de plus en plus simple. — 15 millions de dollars sont donnés à la junta révolutionnaire cubaine à New-York. Un mois après, les insurgés tiennent la campagne. Ils coupent les récoltes sur pied, fondent en caramels les stocks de sucre. Ils font ainsi leur jeu, qui d'affamer l'Espagne en même temps qu'ils font le jeu de Sugar-Trust.