La Havane, retour vers le passé : un voyage au XIXème siècle (10/10)



Où l’auteur relate, à travers deux lettres qu’il a reçues, les combats révolutionnaires dans la Capitale cubaine 2/2

« La destruction des propriétés est en dehors de cette loi de représailles. Les insurgés le disent bien haut. Ils ne brûlent pas pour brûler. Ils brûlent pour ruiner l'Espagne, en l'atteignant dans la source la plus productive de ses revenus. Aux propriétaires, ils donnent un bon constatant la valeur de la propriété qu'on va détruire. Ce bon sera converti en espèces par la Banque Nationale, le jour où l'indépendance de l'île sera proclamée. L'administration révolutionnaire fonctionne merveilleusement, d'ailleurs, dans toute l'île. Le gouvernement a son président, le marquis de Santa-Lucia, ses ministres, ses magistrats, ses percepteurs, son journal officiel. Un million de Cubains obéissent à ses lois. C'est un État au petit pied, auquel il ne manque que les trois ou quatre grandes villes détenues encore par les Espagnols pour être un État. La caisse révolutionnaire est pleine, enrichie par l'abandon d'un jour par semaine de revenus ou de salaires des affiliés à la Junta. Les États-Unis, qui ont mis l'indépendance de Cuba en actions (company-limited), fournissent à foison les armes et des munitions. Hier encore, débarquaient 1.200 fusils, 750.000 cartouches, 3 canons, et quelques centaines de kilogrammes de dynamite. Avec cela, l'on va loin, quand on a la foi, et les insurgés l'ont, la foi. Ajouter, ce qui est énorme, que les Cubains, habitués au climat, ne craignent pas le vomito, el patriotico, le patriote, comme ils l'appellent. »

Cette lettre peut passer pour tendancielle, venue d'une personne connue pour ses sympathies à l'égard des insurgés. L'impartialité veut que nous en citions une autre, émanant d'un officier espagnol.

« Ces gens-là (les insurgés) sont des brutes, n'ayant de civilisé que le nom. Ils méritent l'anéantissement au même titre que les pires sauvages. La vraie lutte n'a pas lieu entre Espagnols et Cubains, entre enfants d'une même mère, mais entre l'élément noir et l'élément blanc. Macéo, Gortiez, les deux grands chefs du parti insurrectionnel sont des mulâtres, rêvant d'être les Soulouques d'une nouvelle Haïti. Ils font la guerre au couteau, la guerre lâche et sournoise, incapables qu'ils sont de voir l'ennemi en face. Le maréchal Martinez Campos a échoué parce qu'il a voulu faire du sentiment, raisonner avec des gens qu'il fallait bâtonner. On s'est joué de lui. Les insurgés anéantissent les propriétés, sous couleur de ruiner l'Espagne, alors que, seule, leur haine de gens qui ne possèdent pas pour ceux qui possèdent les fait agir. Ils entraînent de force les paysans sous leurs drapeaux, les menaçant des pires supplices en cas de refus. Ils accueillent à bras ouverts les bandits de grands chemins, les nègres marrons de la Savane, gens de sac et de corde, ayant tout à perdre en temps d'ordre, tout à gagner, au contraire, en eau trouble. Leur armée n'existe pas, et si les États-Unis ne leur fournissaient pas à gogo armes et munitions, depuis longtemps, ils se seraient évanouis. Certes, il est dur de sévir, mais avec ces gens-là, on ne sévira jamais assez. Nous menons là-bas une vie de chien : mal nourris, mal logés, mal habillés et les trois quarts du temps n'ayant rien à faire. Nos marches en avant sont de vraies promenades militaires, les ennemis fuient constamment devant nous. Le vomito, plus encore que les balles, nous est fatal. Il faudrait, pour combattre à Cuba, des hommes habitués au climat. Nous sommes comme les Français à Madagascar, perdant peu d'hommes par le feu, mais beaucoup par le général-fièvre. Et encore les Français- avaient-ils un but, une grande ville : Tananarive. Qu'auraient-ils fait, si, comme nous, ils avaient dû lutter contre l'insaisissable? Quand tout cela finira-t-il?... »

Nous n'avons à prendre parti pour aucun camp, mais nous pouvons souhaiter que dans le plus bref délai possible se termine une guerre qui est une honte pour la civilisation tout entière. Les Espagnols sont un valeureux peuple, mais valeureux est aussi le peuple cubain. Aux grands hommes qu'a fournis la Castille, Cuba peut opposer les grands hommes qu'a fournis la Havane. La lutte est d'égal à égal. Que n'en arrive-t-on à une entente? Pour les peuples comme pour les plaideurs, le proverbe dit vrai : « une mauvaise transaction vaut mieux qu'un bon procès. »

GEORGES CARON.