La Havane sans flash

2016-06-13 18:13:32
C. Medina
La Havane sans flash

Ceux qui viennent d’arriver découvrent, photographient, demandent, suivent le rythme frénétique. Il ne faut rien rater. Mais il y a tant d’histoires à découvrir encore. Une vraie Havane qui n’a pas encore été prise en photo.

Photo : Yen Cordero

Par : C. Medina

Des gens, beaucoup de gens. Les chiffres du tourisme international ont explosé dans la capitale. Les bateaux de croisière dans la baie transforment les paysages urbains. Des groupes de différentes nationalités sont dispersés jusque dans chaque recoin: ils visitent les musées, participent au vernissage d’une exposition, interrompent les dynamiques d’un atelier ou les activités au sein d’une école. Se déplacer dans la Vieille Havane devient difficile.

Face à l'afflux de visiteurs, la ville, le pays, les gens se débrouillent comme ils peuvent. Certains ont ouvert un commerce: restaurants, hébergement, visites, artisanat, cours de danse… le client est roi. D’autres cherchent à tirer profit de cette furie qui semble secouer l’île de fond en comble.

Cependant, certains petits coins de «repos» existent encore. Comme des zones vierges…

Rue Mercaderes, au croisement avec Muralla, dans le patio intérieur d’une maison coloniale, un groupe de personnes âgées discute, loin du tumulte. Ils arrivent au compte-goutte, s’orientent tout de suite, reprennent une activité inachevée. Le temps au Centre de réhabilitation gériatrique Santiago Ramón y Cajal semble s’adapter au pas calme des anciens, orienté vers ces centres de premier soin suite à des problèmes physiques ou une dépression. Un homme de plus de 80 ans explique que cela fait 8 ans qu'il vient régulièrement: «j’en ai vu arriver en fauteuil roulant et repartir 6 mois plus tard en marchant…un bâton à la main bien sûr».

Certains étudiants de médecine s’entretiennent avec le personnel de l’institution, une équipe multidisciplinaire –infirmière, assistant social, psychologue et médecin- qui cherchent à rendre aux patients leurs facultés motrices et mentales en une période qui oscille entre 3 et 6 mois. L’évaluation intégrale, multidisciplinaire et personnalisée permet de mettre en place une stratégie qui prend en compte les caractéristiques familiales et sociales de l’individu; parfois les familles sont à l’origine de la dépression : le troisième âge reste souvent incompris.

De retour dans la rue, le vacarme et les cris des vendeurs reprennent. On nous demande, dans un espagnol incertain: «où se trouve le musée de la ville?» Une fois le visiteur informé, nous continuons notre chemin. Nous descendons Mercaderes jusqu’à Lamparilla et nous voilà au Centre de réhabilitation infantile Général de division Senén Casas Regueiro, inauguré en 1999. Il accueille des enfants handicapés moteur. Organisé en semi-internat et à travers des consultations externes pour les mineurs à besoins spéciaux provenant d’autres communes, les petits reçoivent une stimulation physique et cognitive, partagent plusieurs espaces de jeux. L’attention précoce est essentielle pour le traitement, soulignent les spécialistes.

Le processus de réhabilitation est fondé sur l’attention accordée à l’enfant et à sa famille, parce que d’après les spécialistes, la manière de gérer l’handicap ne s’apprend pas dans les livres: il très important de transmettre l’expérience particulière avec ceux qui arrivent pour la première fois, apprendre à être heureux et enseigner à l’être, apprendre à vivre avec les limitations, expliquent-ils.

Dans l’ancien couvent de Notre-Dame-de-Belén, un édifice du XVIIIe siècle, plusieurs personnes âgées décident de quelle façon elles emploieront leur temps libre. Ils viennent de leur plein gré, pour s’éloigner du train-train qui les enchaine à la maison: aller au magasin, s’affairer aux courses quotidiennes, s’occuper des problèmes des petits-enfants. Ici, ils peuvent s’intégrer, échanger, apprendre des choses nouvelles, rester actifs. Des consultations ophtalmologiques ou gériatriques, des appareils de réhabilitation intégrale et d'autres multiservices d’attention mais aussi des événements culturels orchestrés par des professeurs d’art, des musiciens professionnels ou des grands-parents ayant un talent particulier. «Ici les gens changent», assurent les grands-parents.

De retour dans la rue et de nouveau, la foule: il y en a un qui fait la promotion d’un nouveau restaurant, un autre qui offre une course en «bicitaxi». Ceux qui viennent d’arriver découvrent, photographient, demandent, suivent le rythme frénétique. Il ne faut rien rater. Mais il y a tant d’histoires à découvrir encore. Une vraie Havane qui n’a pas encore été prise en photo. Combien de temps cela va durer ?

Dans ces espaces de quiétude, quelques grands-parents ou enfants s’amusent en imaginant l'origine de ces voyageurs, les langues qu'ils parlent, l'histoire de leur vie, leur travail à l’étranger. De l’autre côté, le flash. Et des fois, seulement des fois, quelqu’un s’amuse à les écouter ou à savoir ce qu’ils ont fait dans ce pays, dans cette ville qui aujourd’hui les éblouit.

Traduction: B.F

Habana XXI

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